La question mérite d’être posée clairement, d’autant que j’ai déjà rappelé (je ne suis pas le seul) à quel point la politique internationale du président russe rappelle celle du Führer de sinistre mémoire.  Mais le point me semble important pour être analysé de manière plus fouillée ici.

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Ce qui fait le plus obstacle dans la comparaison hitlérienne, c’est que l’on sait toutes les horreurs que le régime nazi a perpétrées. Ces horreurs semblent tellement hors de portée du régime poutinien, toute conclusion affirmant une possible analogie semble d’emblée exagérée : allons, Poutine n’irait jamais jusque-là, il ne ferait pas cela. Car, avec le recul, ayant en tête toute l’histoire, tout le parcours d’Adolf Hitler, il est très difficile de considérer celui-ci autrement que dans sa totalité. Ce faisant, on oublie complètement que, jusqu’en 1938, Hitler pouvait encore être considéré comme quelqu’un de fréquentable, ou à tout le moins de « normalisable ».

Mais le meilleur moyen de se défaire de ce point de vue « trop » éclairé pour ne pas être aveuglant, c’est encore de retourner dans les années 1930, et de comparer non pas ce que nous savons d’Hitler et ce que nous savons de Poutine, mais de comparer ce que l’on pensait d’Hitler à l’époque, et la manière dont nous percevons Poutine aujourd’hui. 

Et pour nous livrer à cela, j’ai découvert récemment un article datant des années 1980 et intitulé « L’Hitlérisme et le double langage », qui a l’immense mérite de livrer plusieurs extraits de la presse de l’époque, présentant le point de vue des voisins européens sur les manoeuvres hitlériennes. Il n’est pas très long (il y en a pour dix minutes de lecture), et je conseille aux lecteurs de le parcourir avant de poursuivre.

Puisque le parallèle leur sautera vraisemblablement aux yeux à sa seule lecture, je me contenterai de commenter quelques passages.

« Au début du mois d'août 1933, les Nazis se livrent à des attaques de propagande contre le gouvernement autrichien, dirigé par le Chancelier Dollfuss. Cette propagande est diffusée par le moyen d'émetteurs radio allemands (on disait à l'époque : la T.S.F., radiotélégraphie sans fil), et de tracts lancés d'avions. En outre, les Nazis constituent en Bavière une "légion autrichienne", composée de partisans du Nazisme que l'on recrute en Autriche, et auxquels on fait passer clandestinement la frontière. »

Rappelons nous qu’entre ces attaques initiales et l’Anschluss effective, il s’écoula cinq ans. Les dirigeants autoritaires ayant bâti, comme Poutine, un système dans lequel ils savent n’avoir guère à se soucier de leur réélection, sont tout à fait capables de prendre leur temps. Cela est souvent un obstacle à la perception d’un danger imminent, car ils savent quand lever le pied pour faire croire à la disparition de ce danger. Vladimir Poutine a déjà manoeuvré ainsi à l’automne, et temporise encore aujourd’hui. Cela ne signifie nullement qu’il est prêt à s’arrêter là, définitivement, mais permet à de nombreuses personnes, chez l’adversaire, de s’en convaincre, ce qui ralentira d’autant leur réaction lors du prochain coup.

« Ces ingérences dans les affaires autrichiennes, qui ont pour but de préparer un rattachement de l'Autriche à l'Allemagne, suscitent des démarches de la part de la France et de l'Angleterre, démarches très modérées d'ailleurs : "On s'efforça, dit le Temps du 9 août, de leur donner le caractère le plus amical pour que le gouvernement du Reich n'eût pas à se plaindre d'une intervention jugée humiliante pour lui". »

L’on retrouve ici l’attitude des dirigeants européens, soucieux de ne pas irriter la brute dont la susceptibilité devient une arme diplomatique en contraignant les adversaires à se mettre dans une position défensive, les mains liées.

« Le Ministère des Affaires étrangères allemand répond qu'il n'est pas établi que les aviateurs qui ont lancé des tracts au-dessus de l'Autriche aient été de nationalité allemande ; et que les émissions radio étaient destinées au public de l'Allemagne du Sud, et non au public autrichien.

Le Temps signale en outre que l'agence italienne Conti, ainsi que quelques journaux allemands "inspirés" donnent à penser que ces menées en Autriche constituent en fait une opération de politique intérieure. Il s'agirait, pour Hitler, "de plaider pour le public allemand, de se montrer en position avantageuse aux yeux des masses racistes et nationalistes". »

On reconnaît là le discours lénifiant de nombreux commentateurs aujourd’hui, qui voudraient nous faire accroire que Poutine est contraint d’agir comme il le fait pour maintenir son autorité en Russie, que cela n’a rien à voir avec des visées expansionnistes propres, et qu’au fond Poutine est un homme raisonnable obligé, lui-même, de composer avec des brutes. Et l’on reconnaît le double langage, trouvant une excuse à chaque acte manifeste d’ingérence.

« On signale d'ailleurs des signes de détente. Par exemple les autorités allemandes offrent leur assistance aux autorités autrichiennes pour l'enquête sur la mort d'un policier auxiliaire autrichien, tué au cours d'un incident de frontière qui a eu lieu le 7 août (Le Temps, 11 août 1933). »

Cela nous évoque les promesses de collaboration dans l’enquête du MH17, ou plus récemment les déclarations solennelles au sujet de l’enquête sur la mort de Boris Nemtsov : cela permet à Poutine, à bon compte, de faire croire à sa bonne foi et de se donner une posture avantageuse, et de nourrir les espoirs de dialogue et de résolution diplomatique des conflits, alors que les intentions du stratège sont diamétralement opposées.

« Mais un journaliste de l'Information, Maurice Pernot, se montre plus clairvoyant. Il ne prétend pas être en mesure de sonder les intentions mêmes d'Hitler, mais il rappelle les faits, et pose une question : " Depuis cinq mois, dit-il, les agents d'Hitler attentent chaque jour à l'indépendance de l'Autriche, soit en intrigant contre le gouvernement qui s'efforce de la défendre, soit en fomentant des troubles et en semant la terreur dans un pays dont ils ont juré de mater la résistance. "Nous mettrons l'Autriche à genoux !" ont-ils déclaré dans des discours et dans des tracts imprimés dont la Wilhelmstrasse n'est pas sans avoir eu connaissance. Prétendra-t-on que ces agents hitlériens parlent et agissent pour leur propre compte, et que leurs faits et gestes n'engagent point la responsabilité du gouvernement ? »

Aujourd’hui aussi, des journalistes prennent le parti, pour ne plus être victimes du double langage, de le considérer comme de la pure manipulation, au regard des faits. Mais ils ont du mal à se faire entendre, car les implications de ce qu’ils affirment fait trop peur à la plupart des observateurs.

Bref, l’on voit bien que non seulement les manoeuvres de Poutine sont semblables à celles d’Hitler, mais encore que les Européens, aujourd’hui, ont face à elles les mêmes réactions.

En conclusion je suis tout prêt à admettre, et je pense même que c’est la vérité, que la personnalité de Poutine est différente de celle d’Hitler : il n’y a vraisemblablement pas chez Poutine cette forme de mysticisme que l’on trouvait chez Hitler ; Poutine n’est pas un fanatique, il n’est pas sujet à ces sortes de passions eschatologiques qui marquaient la vision du dictateur nazi. Le nationalisme de Vladimir Poutine est vraisemblablement plus « froid », à l’image de la personnalité de Poutine. Néanmoins ces différences de personnalités ne doivent pas dissimuler une relative identité de vues et, surtout, une évidente identité de méthodes, une façon semblable d’utiliser les manières des gens civilisés contre eux, de mentir et souffler constamment le chaud et le froid. Une même malhonnêteté, au service de buts tout aussi malhonnêtes. Poutine serait-il capable d’ordonner une monstruosité comme la Shoah ? Probablement pas, et d’abord contre qui ? Poutine pratique la xénophobie d’Etat, mais ne méprise pas de manière viscérale une population comme le faisait Hitler. Par contre, il n’est pas impossible que, si ses manoeuvres finissaient pas déboucher par une guerre d’ampleur, Poutine se rende responsable d’une guerre nucléaire, dont le bilan humain serait tout aussi effroyable.

Poutine, donc, n’est pas exactement Hitler. Mais il lui est, de toute évidence, partiellement similaire, et pourrait continuer à l’être, avec des conséquences comparables, en dépit des quelques différences constatées.

Méfions-nous donc. Récemment, et dans l’indifférence générale, Poutine a pris une décision ressemblant au retrait de la SDN par Hitler : il a annoncé qu’à compter du 11 mars la Russie cessait sa participation aux réunions de la dernière instance veillant au respect du traité sur les forces conventionnelles en Europe.

A quoi ressemblera sa remilitarisation de la Rhénanie ?

Enfin, comme dernier exemple en date de double langage, l’on pourra noter les récentes décorations d’individus peu recommandables, qui envoient des signaux contraires aux déclarations solennelles ayant fait suite à l’assassinat de Boris Nemtsov.