Dans le grand jeu géopolitique qui se joue en Europe, spécialement depuis le début de l’affaire ukrainienne, l’Allemagne est la pièce centrale. Non seulement par son positionnement géographique, bien sûr, et pas non plus parce que son poids démographique et économique lui confèrent un leadership naturel au sein de l’Union européenne. Sur ces points, l’Allemagne est visiblement consciente de sa place et les efforts déployés par Angela Merkel témoignent de ce qu’elle ne recule pas devant ses responsabilités.

Non, si l’Allemagne est au centre du grand jeu géopolitique européen, ce n’est pas en tant qu’acteur, si l’on s’efforce de prendre un peu de hauteur et de voir la big picture, mais en tant qu’objet et, pour le dire sans détour, en tant que proie ultime.

Je vais tenter brièvement de décrire cette big picture, afin qu’elle apparaisse le plus clairement possible aux lecteurs.

Et pour commencer, voyez l’attitude de la Grèce : depuis l’arrivée au pouvoir des populistes-nationalistes de Syriza et consorts, la volonté de faire payer l’Allemagne est régulièrement affichée. Pour tenter de fléchir les Allemands, tous les moyens sont employés : la culpabilisation, poussée à son comble lorsque sont opportunément exigées des indemnités de guerre exorbitantes, et différents types de menaces, de la possibilité de recourir à la Russie et à la Chine à celle, beaucoup plus sinistre et cynique, d’inonder l’Europe d’immigrants possiblement djihadistes (on notera au passage que Syriza est très pro-Poutine, et que ce dernier, d'après ses thuriféraires, est censé être un rempart contre l'islamisme). Notons donc bien ce premier point : la Grèce, en difficulté économique, et n’ayant pas d’armée puissante capable d’agresser le plus gros pays de l’UE, non limitrophe, ne se gêne pas pour autant et trouve le moyen de menacer, via son ministre de la Défense, de guerre. Une guerre indirecte, par l’intermédiaire de terroristes, mais de guerre tout de même. Un tel comportement est inédit entre deux états membres de l’UE. Imaginez avec un membre plus gros. La France, par exemple...

Souvenons-nous de ce que je disais tantôt sur le grand dessein de Poutine en Europe, et sur les amitiés et les complaisances qu’il s’est gagnées, et continue de gagner, spécialement en France. Dans une récente tribune au Monde intitulée « la droite française est devenue l’agent d’influence de Poutine »  un groupe de spécialistes de la Russie, dont Alain Besançon et Françoise Thom, a dénoncé la pénétration des thèses poutinistes  dans le discours de la droite modérée. Les auteurs constatent : « On entend, par exemple, Eric Zemmour se réjouir de ce que l'Ukraine n'est plus qu'un " cadavre ", Nicolas Sarkozy justifier l'intervention militaire russe en Ukraine en assenant que " la Crimée a choisi la Russie et qu'il était nécessaire de protéger les russophones d'Ukraine ", François Fillon dire qu'il n'a " jamais cru que la Russie voulait annexer l'Ukraine " ou Thierry Mariani déplorer qu'" une partie de la classe politique européenne et américaine… est restée sur un logiciel de guerre froide", alors que la Russie est en train de détruire l'Ukraine tout en criant au loup européen et américain. » Ce pro-poutinisme de la droite classique est d’autant plus inquiétant qu’il converge fortement avec le discours lepéniste ; et si, à cette poutinophilie des élites de droite correspond une même poutinophilie du peuple de droite, en France, il n’est pas du tout à exclure que, avec une Marine Le Pen en tête au premier tour de 2017, les voix de la droite modérée ne se reportent pas sur le candidat de la gauche, comme l’avaient fait les voix de gauche sur Jacques Chirac en 2002, mais bien sur Marine Le Pen, qui serait alors tout à fait en position d’être élue. Non que le peuple de droite soit plus sectaire que le peuple de gauche : si en 2002, au deuxième tour, Chirac avait été opposé à un candidat d’extrême-gauche, qui croira que l’électorat de gauche aurait unanimement préféré Chirac à un extrémiste de son propre bord ? Le partage des voix aurait été beaucoup plus mitigé, car pour un homme de gauche, entre la droite modérée et l’extrême-gauche, le moindre mal n’est pas forcément à droite. De même, pour l’électeur de droite, le moindre mal peut sembler être à l’extrême-droite plutôt qu’à gauche ; et il le semblera d’autant plus que François Hollande aura tout fait, entre mariage pour tous adopté avec trop de précipitation et de brutalité inutile et conception laxiste de la justice de Christiane Taubira, pour lui donner l’impression que la gauche veut détruire la société sans même compenser cela par de bons résultats économiques.

J’ai déjà expliqué, à plusieurs reprises, que le Front National de Marine Le Pen est l’un des plus gros morceaux du réseau poutiniste européen, bénéficiant de 30% d’intentions de vote quand la plupart des autres partis populo-nationalistes pro-poutine plafonnent à un gros 15%. Dans le même temps, il a été souligné que Marine Le Pen a affirmé vouloir quitter l’OTAN pour s’allier avec Poutine, sous-entendu contre l’Amérique. Et Poutine, vraisemblablement, compte dessus. Sans doute aura-t-il un œil sur les résultats des élections départementales à la fin de ce mois. Peut-être même attends-t-il ces résultats pour décider quel sera son prochain mouvement en Ukraine ; car pour Poutine, in fine, gagner la France serait gagner l’Europe.

J’ai déjà dit combien ce jeu est dangereux pour l’Europe entière, mais il faut voir, spécifiquement, à quel point il l’est pour l’Allemagne, qui en sera la première victime.

Souvenons-nous du soutien moral apporté par Marine Le Pen à Syriza.  Imaginez : quelle sera la politique d’une Marine Le Pen élue vis-à-vis de l’Allemagne, alors que, bien vite, sa politique économique, comme celle de Syriza et de tous les autres populo-nationalo-socialistes, montrera ses limites et fera se pencher la France dans le gouffre au bord duquel elle se tient déjà ? Bien évidemment la même que celle de Syriza, avec cette différence que la France n’a pas le même poids démographique et économique, et qu’elle est le seul pays de l’Union européenne qui ait encore une armée digne de ce nom (quoiqu’elle soit rabotée d’année en année). L’on verra alors sans doute le gouvernement lepéniste et ses soutiens appeler à leur tour au versement d’une indemnité au nom de l’occupation, tout comme des députés russes ont récemment emboîté le pas à Syriza pour demander réparation du préjudice que fut la Seconde guerre mondiale.  C’est que les Russes, on le sait, sont dans une mauvaise passe économique depuis le début de l’affaire ukrainienne. L’Allemagne serait un butin qui mettrait à l’abri, pour longtemps, l’économie russe et donc le régime de Vladimir Poutine.

Que pourrait faire une Allemagne ainsi cernée, menacée par une France voulant quitter l’euro, par une Russie menaçant de couper le gaz, assaillie d’exigences de racket hypocritement fondées sur un conflit vieux de quatre-vingt ans ? Ce d’autant plus qu’à ces menaces s’ajouterait évidemment la menace militaire. Cette menace a déjà été brandie par la télévision russe expliquant comment Poutine pourrait envahir Varsovie et Berlin (la vraie cible, bien sûr, étant Berlin, Varsovie n’étant qu’un point de passage).  Dans les négociations contre la Russie, le couple franco-russe a encore un certain poids : il est démographiquement équivalent, et ce qui reste de l’armée française est encore dissuasif (en particulier parce que les effectifs de l’armée française sont qualitativement beaucoup plus homogènes, et globalement meilleurs, que les effectifs russes )  Mais si la France s’allie à Moscou, alors l’Allemagne est cernée, isolée et impuissante, elle n’est plus qu’un homme assis sur un tas d’or et encadrée par deux hommes armés exigeant un tribut.

Tout ce scénario est-il seulement lié au risque d’élection de Marine Le Pen ? Même pas. Une élection de la droite classique, sans basculer aussi franchement dans le camp poutinien, pourrait bien jouer sur la peur pour obtenir de l’aide financière de l’Allemagne. François Hollande lui-même, depuis le début de son mandat, n’a eu de cesse d’obtenir en Europe un consensus autour de la « fin de l’austérité » qui ne consisterait en fait qu’à mutualiser la dette dans un socialisme européen, et donc à faire payer l’Allemagne. Il est désolant de voir combien c’est toute notre classe de politiciens, au fond, qui serait capable, pour sauver le système français, c’est-à-dire sauver leurs postes, leurs places, leur train de vie fastueux, de jouer la carte de la menace vis-à-vis de l’Allemagne. Dans le cas de Marine Le Pen ce serait seulement moins hypocrite car plus brutal et plus dangereux pour la paix. 

L’armée allemande est faible, et ridicule au regard du coffre-fort dont elle est censée assurer la sécurité, ce qui rend la perspective d’un racket trop attrayante. L’actuel ministre allemand de la Défense, Ursula von der Leyen, a même admis que l’Allemagne est incapable de remplir ses engagements militaires dans le cadre de l’OTAN. Et ce faisant, l’Allemagne ne se sauverait pas elle seule, elle sauverait toute l’Europe. Car si l’Allemagne est rackettée par la Russie et une France poutinisée (même si elle n’est, au départ, qu’une complice indirecte du racket, le fait d’en être bénéficiaire corrompra le pays, en donnant à des élites au comportement de sociopathes à l’échelle internationale l’occasion de mener, avec l’argent allemand, des politiques clientélistes néfastes à la morale publique, déjà bien entamée) elle servira de trésor de guerre au poutinisme, tout comme la France occupée servit de trésor de guerre à l’Allemagne nazie et lui permit de faire durer la guerre bien plus longtemps que si elle n’avait pu compter que sur ses propres forces. Alors toute l’Europe tombera dans le poutinisme, qui sera renforcé par l’immensité des ressources à sa disposition, ressources qui seront employées à saper toute forme de liberté et de démocratie, si ce n’est à menacer l’Amérique et à nous entraîner dans une guerre contre elle – guerre que l’Amérique gagnerait, mais ne pardonnerait jamais à ses initiateurs.

Mais si l’Allemagne s’arme, puissamment, d’ici 2017 – elle en a vraisemblablement les moyens industriels – alors elle sera en mesure de tenir tête au racket, et même d’en décourager les tentatives sans avoir à combattre. Bref, suivant l’adage, pour avoir la paix, elle doit préparer la guerre. Psychologiquement, pour ses éventuels racketteurs (dont, à ma grande honte, mon pays fait donc partie) le fait que l’Allemagne soit elle-même fortement armée, et pas seulement sous la protection de l’OTAN, sera un signal fort. Sans pensée nationaliste, sans volonté de puissance, simplement avec la légitimité de l’homme libre qui a fait sa fortune honnêtement, et entend la garder. Ainsi, si l’option du racket, hypocrite ou assumé, semble compromise, nos dirigeants français n’auront pas d’autre solution que de faire enfin des réformes, et ce d’autant plus qu’une Allemagne musclée aura plus encore d’autorité pour exiger de telles réformes.

Un tel réarmement sera coûteux, mais l’Allemagne en a les moyens et, surtout, c’est toujours moins cher qu’être pillé en devenant la proie de tous les corrompus et collectivistes que compte l’Europe. Le racket et les vicissitudes qu’elle s’évitera, et évitera à l’Europe, valent largement l’investissement. Mais le temps est compté.

Pour le salut de votre pays et de la liberté et de la démocratie dans l’Europe entière, Madame Merkel, réarmez l’Allemagne !

 

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PS : Il y a quelques temps, j'avais expliqué ne pas m'adresser aux autorités. Il est vrai que d'un point de vue libéral, je préfèrerais que ce soit le peuple allemand qui s'arme lui-même, et non l'Etat allemand. Mais si l'Etat allemand le fait pour protéger les biens du peuple allemand, alors cela sera un moindre mal, en particulier parce que le danger est assez imminent. Je sais que je perds un peu en cohérence formelle avec ce billet, mais pas en cohérence fondamentale, donc.