Il y a une quinzaine d’années, alors que j’étais jeune et pas libéral mais, comme je l’ai déjà avoué ailleurs, de tendance monarcho-nationaliste, j’aimais bien Poutine, pour son autorité, sa capacité à défier les Etats-Unis et son apparente aptitude à aller contre ce qui semblait être la marche logique des choses. Aujourd’hui, c’est pour ces mêmes raisons que, en tant que libéral, je redoute Poutine et que je pense qu’il faut le casser et casser son régime.

Vladimir Poutine est aujourd’hui un danger pour la paix, en Europe et dans le monde. Pour de nombreuses raisons et de nombreuses façons, que je vais essayer de détailler rapidement.

Les indices inquiétants

D’abord, la Russie de Poutine et l’attitude de Poutine lui-même reproduisent le même schéma que ceux de l’Allemagne de l’entre-deux guerre et d’Hitler. Ceux qui parleront ici de point Godwin seront de mauvaise foi : il n’est pas question ici de « stigmatiser » Poutine, il n’est pas question de dire que les Russes sont nazis, mais d’analyser la mécanique géopolitique engagée.

La Russie est dans la situation de l’Allemagne de la fin des années 1930 : après avoir perdu, une vingtaine d’années plus tôt, une grande guerre dans un effondrement interne, le peuple russe, rétrospectivement, a le sentiment de devoir sa défaite à des défaillances internes, ce qui est précisément ce qu’affirme la propagande de Vladimir Poutine. Après une période de désordres qui ont fait naître la méfiance envers le libéralisme politique et la démocratie, est arrivé au pouvoir en 2000 Vladimir Poutine, ancien officier du KGB, qui a opéré, notamment grâce à des circonstances très favorables, un spectaculaire redressement de l’économie et osé tenir tête à l’ennemi héréditaire américain en contestant la progression continuelle de l’OTAN en direction des frontières russes.

Durant ces années, Poutine a construit son image d’homme fort, au sens le plus primal du terme, avec un langage souvent grossier et une attitude de plus en plus dominatrice à mesure que son pouvoir a grandi.

En outre, depuis 2008, et comme Hitler, avec l’Anschluss, puis les Sudètes et enfin la conquête de la Pologne, Poutine a accumulé les succès faciles : en  Géorgie d’abord, puis en tenant tête à l’Amérique sur la question syrienne, et enfin en annexant la Crimée. Ces succès ont considérablement renforcé l’emprise de Poutine sur son peuple et sur ses élites. On se souvient combien les généraux d’Hitler n’osaient plus le contredire après qu’il eut assez souvent eu raison contre leurs recommandations : apparaît une sorte de fascination craintive pour le chef qui ne disparaît qu’après une douloureuse épreuve de réalité. Cette emprise est la raison qui rend douteuse l’hypothèse d’une chute de Poutine pour de simples raisons économiques. L’enthousiasme populaire pour un chef comme Poutine tient du pacte faustien : on attend de lui autre chose que la prospérité, un résultat plus mystique, la gloire, la destinée collectives.

Le dessein

Une conséquence essentielle de cela est que, contrairement à ce que j’ai lu ici ou là, Poutine ne se contentera jamais de refaire l’unité du « monde russe ». Un tel dessein n’est jamais qu’intermédiaire. Poutine et les siloviki ne veulent pas seulement faire l’unité du monde russe, ils veulent faire l’unité du monde russe pour permettre au peuple russe de régner sur, au moins, une partie du monde.

Est-ce spéculation ou conjectures de notre part ? Non, les propos de Poutine en attestent directement : si ce que voulait le maître du Kremlin était seulement l’intégrité du monde russe et la protection des russophones, accuserait-il l’Occident de vouloir « freiner le développement de la Russie » ? Accuserait-il de vouloir « geler l’ordre mondial » s’il ne voulait pas modifier cet ordre mondial en obtenant plus de puissance et d’influence pour la Russie ?

 

Le dessein de Poutine et des élites russes qui l’entourent, c’est de prendre une revanche sur la Guerre froide, de reprendre leur expansion où elle s’était arrêtée en 1945 et de dominer l’Europe. Tout ce que fait Poutine va dans ce sens, et il le fait avec un machiavélisme dont on ignore souvent la porté. Qui a noté, par exemple, qu’en 2012, de retour au pouvoir, Vladimir Poutine a avoué avoir prémédité la guerre d’agression contre la Géorgie ? Guerre durant laquelle, on s’en souvient, le pouvoir russe ne cessa de reprocher à la Géorgie d’être l’agresseur et de jurer ses grands dieux ne vouloir que protéger les russophones. L’Europe fut alors complaisante, en espérant que les choses s’arrêteraient là. Affaiblie par la crise économique, elle accepta dans son rapport le travestissement russe de la vérité pour avoir la paix.

 

Ne faudrait-il pas être idiot ou d’un irénisme coupable, aujourd’hui, pour faire mine de croire le Kremlin lorsqu’il tient le même discours qu’hier au sujet de l’Ukraine ?

Le dessein ultime de la Russie poutinienne, c’est de pousser à l’implosion de l’OTAN afin de rabaisser fortement la capacité américaine de réaction en Europe, et de provoquer l’éclatement de l’Union européenne afin de pouvoir, ensuite, régner sur les décombres en oeuvrant à la création d’un bloc populiste-autoritaire, sur le modèle du régime russe. La cohésion de ce bloc pourrait être maintenue par la force, la promesse de sécurité énergtique et l’achat des élites que Françoise Thom a appelé la « schröderisation ». L’idée finale est que l’Amérique rejetée hors d’Europe serait discréditée et perdrait sa capacité hégémonique, tandis que la Russie pourrait sanctuariser son nouvel empire grâce à son stock nucléaire, comme l’a fait l’Amérique jusqu’ici, et vivre du pillage institutionnel de l’Europe entière, comme l’URSS vécut une relative prospérité au lendemain de la Seconde guerre mondiale par le pillage de l’Europe de l’Est.  C’est pour cela qu’il faut bien comprendre que les sanctions économiques seules ne feront pas plier Poutine : pour lui c’est un investissement, un prix à payer temporairement avant de s’emparer d’un butin gigantesque. Ce butin, c’est l’Europe.

La stratégie

La stratégie pour arriver à ces fins, je l’ai déjà esquissée : il s’agit pour Poutine de saper, par tous les moyens, l’unité de l’Union européenne afin de provoquer son éclatement. C’était déjà le cas en 2003, lors de la guerre d’Irak, quand la Russie s’est opposée juste ce qu’il fallait pour donner à a France et à l’Allemagne la confiance suffisante pour se dresser face aux Etats-Unis tandis que l’Angleterre et la Pologne approuvaient vigoureusement l’Amérique. Ce fut là l’une des manœuvres les plus visibles de Poutine pour favoriser la division à l’intérieur de l’Europe.

Mais il y en a d’autres, multiples, en sous-main. J’avais déjà, tantôt, évoqué l’entretien, en France et en Europe, d’un « parti russe ». Crois-t-on qu’il s’agit d’un hasard si Poutine finance et encourage tous les populistes eurosceptiques ? On peut être perplexe devant la façon dont est conduite la construction européenne depuis deux décennies, mais l’euroscepticisme de Syriza ou du Front national n’est pas exactement la même chose que les critiques libérales de l’Europe technocratique. Poutine ne cherche pas à améliorer la construction européenne en finançant les eurosceptiques, il cherche à provoquer son éclatement.

Dans le même temps, et le cas de Gerhard Schröder est le plus spectaculaire mais il y a des tas de « mini-Schröder » : Poutine achète des élites afin de préparer l’après-éclatement européen. Il tisse sa toile avec l’espoir, après la dislocation de l’unité européenne, de pouvoir étendre et l à la plupart des pays européens le même système corrompu qui a rongé l’Ukraine sous Ianoukovitch (avant comme après Ioutchenko).

La montée actuelle des populismes est une aubaine pour la stratégie de Poutine, qui commence à porter ses fruits : on le voit avec le soutien que lui apportent la Grèce de Syriza et la Hongrie de Viktor Orban.

Le grand rêve de Vladimir Poutine est de voir, en outre, le Front National de Marine Le Pen poursuivre son ascension et cette dernière élue en 2017, qui a annoncé qu’elle quitterait l’OTAN et s’allierait avec Poutine. Ce serait alors un coup terrible pour la crédibilité de l’OTAN et l’unité européenne, un coup de Jarnac géopolitique. Dans la foulée, on verrait « s’agiter » les russophones des pays baltes. Le scénario proposé par l’opposant russe Piontovski, d’utilisation par Poutine de l’arme nucléaire pour discréditer l’OTAN ne me paraît pas crédible : ce serait à la fois contreproductif et trop peu conforme aux manières de Poutine : celui-ci agira d’abord comme en Géorgie, en Crimée et en Ukraine, de façon à pouvoir nier constamment, par des démentis allant du douteux au grotesque en passant par l’improbable, être impliqué et semer toujours le doute et la division chez ses adversaires, et envahira les pays baltes, membres de l’OTAN, avec des tanks repeints et des uniformes sans insignes.

Tout cela avec l’espoir d’atteindre les visées sus-évoquées.

Ainsi donc, Vladimir Poutine est « l’honnête Iago » de l’Europe. Et très nombreux sont ceux qui se laissent séduire par ses mensonges, spécialement, suprême calamité, des libéraux.

Quelques objections navrantes de libéraux niant le danger Poutine

Les arguments que j’ai vu passer sinon en soutien, du moins en défense du point de vue russe sous la plume de libéraux sont divers. Qu’on me permette seulement de les rappeler et d’y répondre brièvement.

Le poison de la « realpolitik »

J’ai eu, au cours de discussions avec des « coreligionnaires » libéraux, la désagréable surprise de m’entendre répondre que l’Ukraine « appartient à la sphère d’influence russe », et que l’Union Européenne aurait été coupable d’avoir essayé d’y mettre son grain de sel. De la même manière, la guerre de Géorgie, quoique préméditée selon aveu de Poutine en 2012, comme mentionné plus haut, aurait été une réponse bien compréhensible de Poutine à « l’agression » qu’aurait constitué le rapprochement de l’OTAN des frontières de la Russie.

Il est vrai que l’on entend souvent cette antienne selon laquelle, après tout, les Américains avaient promis à Gorbatchev de ne pas étendre l’OTAN vers l’Est. Ceux qui reprennent ce refrain sans recul ni mise en perspective se font tout bonnement les perroquets du Kremlin, car dans les faits les choses sont beaucoup plus nuancées et l’étaient d’autant plus qu’à la date de ces prétendues promesses, le monde n’avait pas vu la violente crise constitutionnelle de 1993 qui pouvait inquiéter sur un retour d’instabilité politique dans une Russie détenant des milliers de têtes nucléaires, d’une part, et d’autre par que ces promesses ne tenaient pas compte de l’avis des pays ayant depuis adhéré à l’OTAN et qui, entretemps, ont pu faire connaître à l’Ouest toute la terreur qui est la leur à l’idée de se retrouver à nouveau dans la « sphère d’influence » russe.

Et j’en viens plus précisément à ce concept fumeux de « sphère d’influence », déjà puant dans la bouche d’un Poutine, mais qui devient carrément incompréhensible chez des gens se disant libéraux. Comment peut-on se dire libéral et expliquer par ailleurs qu’un pays peut avoir un droit sur un autre, un peuple un droit sur un autre ? Quelle différence avec l’idée qu’un individu puisse avoir un droit sur un autre, que l’on appelle tout bonnement la servitude ? Cela changerait-il parce que la considération est collective ?

En réalité ce raisonnement par « sphères d’influence », la « realpolitik » qui se prétend raisonnable car prenant en compte les « rapports de forces » n’est en définitive rien de plus que cela : le raisonnement exclusivement en termes de rapports de forces. Il s’agit d’une négation pure et simple de la primauté du droit dont on a tenté de faire, au terme de la Seconde guerre mondiale, un principe essentiel des relations internationales. La Russie de Poutine est un grand pays, puissant militairement et avec de grandes réserves énergétiques, et par ce simple fait aurait le « droit » de décider ce qui se passe chez ses voisins.

Comme l’a bien remarqué François Thom dans l’article sus-cité : « Le plus dangereux pour l’Europe est l’influence délétère qu’exercent sur les élites européennes les idéologues russes. Ce sont eux qui ne cessent de répéter que la nature des systèmes politiques importe peu, pourvu qu’ils soient « pragmatiques ». De susurrer que le souci des libertés fondamentales n’est qu’une hypocrisie utilisée par les Anglo-Saxons pour camoufler leur volonté de détruire les nations. Qu’en relations internationales seule l’approche « réaliste » et égoïste est payante, c’est-à-dire celle qui se fonde sur la prise en compte cynique du rapport de force. […]A force de marteler que la défense de la démocratie libérale était l’apanage des néo-conservateurs américains, les propagandistes russes en arrivent à inciter les Européens à renier les bases mêmes sur lesquelles s’est construite l’Europe pendant plus de cinquante ans. L’idée d’une égalité de droits entre les Etats européens, petits et grands, l’idée que le rapport de force est exclu entre Européens, l’idée d’une solidarité européenne, tout cela est dédaigneusement balayé de la main à Moscou. Si cette « philosophie » du Kremlin gagne du terrain, l’Europe risque de régresser prodigieusement et d’oublier les dures leçons tirées des deux guerres mondiales. »

Le fait qu’un pays ait « des intérêts » chez son voisin ne saurait justifier son ingérence. On le condamne avec raison lorsque les Etats-Unis agissent ainsi, il n’y a aucune raison de ne pas le faire quand c’est la Russie.

La Liberté demeure une valeur mieux défendue en Occident qu’en Russie

Le deuxième grand argument des libéraux qui défendent la position russe est : « l’Occident ne vaut pas mieux que Poutine. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak et l’Afghanistan, ont fait l’indépendance du Kosovo, espionnent leur propre peuple avec la NSA ». Parfois les libéraux poutinophiles – j’en ai rencontré, j’ignore s’ils sont nombreux -  vont même jusqu’à « Poutine vaut mieux que l’Occident. Il est facile de créer une entreprise en Russie, il y a une flat tax… ».

Comme je n’aime pas parler dans le vide, je vous livre un petit tableau comparatif, comprenant les plus grandes puissances d’Europe (France, Allemagne, Royaume-Uni), les Etats-Unis et la Russie, histoire de voir de quel côté est la liberté :

Pays

Rang au classement mondial 2014 de la liberté de la presse (Source : Reporters Sans Frontières)

 

 

Rang au classement mondial 2014 de la liberté économique (Source : Fondation Heritage)

 

Rang au classement mondial 2013 de la corruption (Source : Transparency International)

 

 

Allemagne

14

18

12

France

39

70

22

Royaume-Uni

33

14

14

Etats-Unis

46

12

19

Russie

148

140

127

 

Sauf à dire que tous ces résultats sont manipulés par Bruxelles ou la CIA, on devra bien convenir, pour ceux qui ont encore du mal à le faire ou se laissent embobiner par la propagande poutinienne, de ce que, si l’Occident est loin d’être parfait (et on notera que la France, globalement, est la moins bien classée), la Russie est loin, très loin d’être aussi libre.

Et en plus de n’être pas aussi libre « à domicile », elle a une très mauvaise influence sur ses voisins et le reste du monde. Ainsi que le note le rapport deReporters Sans Frontières : « Si la Russie (148e, +1) ne sombre pas plus bas dans le classement, elle ne le doit qu’à la résistance et l’opiniâtreté de sa société civile. En réalité, les autorités intensifient chaque jour la dérive répressive amorcée depuis le retour au Kremlin de Vladimir Poutine en 2012. Et exportent ce modèle à travers toute l’ex-Union soviétique. De l’Azerbaïdjan (160e, -3) à l’Asie centrale en passant par l’Ukraine (127e, 0), législations liberticides et système de surveillance des communications russes sont allégrement dupliqués. Moscou utilise également les instances onusiennes et des alliances régionales comme l’Organisation de coopération de Shanghaï pour son travail de sape des standards internationaux en matière de liberté de l’information. »

La propagande poutinienne cherche, là encore, à semer le doute et à persuader les opinions occidentales de l’équivalence qu’il y aurait entre les méthodes du régime de Vladimir Poutine et les exemples de magouilles des gouvernements occidentaux livrés par l’actualité. Or, si les gouvernements occidentaux se rendent effectivement coupables de nombreux méfaits, c’est se livrer à un relativisme éhonté que de poser une telle équivalence. Ce sont des manœuvres de propagande à l’étranger pour paralyser la capacité d’analyse du danger chez les adversaires de l’impérialisme russe. Force est de constater, au vu des discussions auxquelles j’ai participé sur les réseaux sociaux, que le procédé est efficace.

Le degré d’aveuglement est tel que certains ne paraissent même pas choqués par le fait que les limites de l’espace aérien français soit patrouillé par des avions, et quels avions ! Des bombardiers stratégiques dont les Russes nous expliquent qu’ils n’ont pas à nous dire s’ils contiennent ou pas des armes nucléaires !

Il faut bien se rendre compte : qu’aurait-on dit si, en 2003, après le discours de Villepin à l’ONU, l’Amérique s’était mise à faire tourner ses B2 au large du Cotentin, en expliquant qu’il y avait peut-être des bombes atomiques dedans, et que de toute façon cela ne nous regardait pas ?

L’Amérique a fait aussi des choses approchant, nous dira-t-on, avec l’Iran et la Corée du Nord. Une telle objection méritera-t-elle un commentaire ?

Enfin, et pour terminer sur ce point, rappelons que si, sous George W. Bush puis Barack Obama, entre le Patriot Act, l’espionnage par la NSA et la mise en place de l’Obamacare, les Etats-Unis ont fait plusieurs pas en arrière sur la voie de la liberté, c’est en Amérique, et pas en Russie, que l’on peut espérer un Rand Paul comme candidat à la prochaine élection présidentielle.

Quant à l’Europe, certes ceux qui pensent échapper à la technocratie grâce à Poutine sont autant dans le vrai que ceux qui estimaient le fascisme préférable au Front Populaire et accueillirent le régime de Vichy comme une bonne surprise : l’on sait que que Vichy fut - et c’est un euphémisme - à la fois plus autoritaire et plus socialiste que les accords de Matignon.

Les Américains sont-ils de méchants comploteurs impérialistes anti-russes ?

Cet argument est lié au précédent, et cherche plus précisément à démontrer la culpabilité de l’Amérique dans le ressentiment russe, qui inversement se trouverait justifié par les fautes américaines.

Le reproche fait aux Etats-Unis est, aujourd’hui, de s’impliquer auprès de Kiev contre l’influence russe en Ukraine après avoir soutenu, via la CIA, les révolutions des roses et orange en Géorgie et Ukraine. Cela ajouté à l’extension de l’OTAN jusque sous le nez de la Russie constitueraient des provocations dont les événements en cours depuis un an ne seraient que le juste retour de bâton.

Un contradicteur « libéral » m’a même expliqué que la réaction russe en Géorgie en 2008 était la faute de « ce taré de Saakachvili » qui réclamait depuis un moment l’adhésion à l’OTAN et espéra, quand la Russie agressa son pays (cf. aveu de Poutine sus-cité) le secours de cette organisation.

Jetons un instant un coup d’oeil aux statistiques de la Géorgie de « ce taré de Saakachvili ». Il n’est certes plus au pouvoir depuis 2013, mais les données ci-dessous rendent tout de même compte de sa gestion de la Géorgie  :

Pays

Rang au classement mondial 2012 de la liberté de la presse

 

Rang au classement mondial 2014 de la liberté économique

 

Rang au classement mondial 2012 de la corruption

 

 

Géorgie

105

22

52

 

Voilà. Je prie les lecteurs de revoir la dernière ligne du tableau précédent celui-ci pour se faire une idée de quel côté était le vrai « taré » lors de l’affaire géorgienne de 2008. La conclusion étant, me semble-t-il, évidente, on se demandera ensuite si l’envie pressante de Saakachvili, président de la minuscule Géorgie (4,5 millions d’habitants) et homme d’état ayant conduit des réformes éminemment libérales et saines (cf. ce qu’en a dit Gaspard Koenig à la fin de son mandat) de s’arrimer à l’OTAN pour protéger son pays était un projet si indigne, et que l’on se demande si ce n’est pas une curieuse morale, a fortiori pour un libéral, que de penser que devait l’emporter, sur ce combat d’un petit pays libre pour sa liberté, le respect de la « sphère d’influence » russe. Et l’on se demandera si l’accord américain, qui n’était alors pas une aventure militaire, ne relevait pas d’une légitime solidarité entre nations libres.

Partant, est-il si compliqué d’admettre que l’Occident a toutes les raisons d’être méfiant et de vouloir « contenir » une puissance russe qui s’amuse à agresser les petits pays libres qui n’ont rien recherché qu’une garantie de sécurité pour leur liberté, ladite puissance russe disposant par ailleurs d’un territoire sanctuarisé par le plus gros stock d’armes nucléaires opérationnelles, à parité avec l’Amérique ? Et peut-on, en sachant tout cela, considérer comme équivalentes les manoeuvres russes d’agitation dans l’est de l’Ukraine et de fourniture d’armement aux insurgés d’une part, et d’autre part la présence dans le gouvernement de Kiev d’individus ayant des liens forts avec l’Etat américain ? Ne faut-il pas y mettre beaucoup de mauvaise foi ?

Les Etats-Unis ne sont certes pas parfaits, Edward Snowden et Bradley Manning nous l’ont récemment rappelé. Mais ce n’est pas une raison pour oublier un certain nombre de faits, et en particulier celui-ci : qui préfèrerait que ce soit un autre pays que les USA, dans le monde, qui dispose de la parité nucléaire avec la Russie ?

Il y a une image que je trouve très évocatrice, et qui est celle-ci :

 

US_and_USSR_nuclear_stockpiles-fr

 

 

(Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Stock_d%27armes_nucl%C3%A9aires_des_%C3%89tats-Unis )

Selon moi, rien de montre de manière plus évidente le caractère responsable des Etats-Unis d’Amérique dans la gestion de leur puissance que cette image. En 1955, l’Amérique avait de quoi anéantir l’Union soviétique sans risquer de gros dommages pour elle-même. Elle n’en fit rien.

En 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, l’Amérique avait cent fois plus d’armes nucléaires que l’URSS et les vecteurs nécessaires pour écraser celle-ci. Elle n’en fit rien.

Question : si le rapport de forces avait été l’inverse de ce qu’il fut, qui pense que l’Amérique existerait encore aujourd’hui ?

L’Amérique commet souvent des méfaits graves, comme tous les états, spécialement puissants. Ce n’est pas une raison pour faire des raisonnemens biaisés et chercher à faire accroire qu’elle en fait autant que les autres, ni autant qu’un autre qui aurait la même force. L’Amérique, et l’Occident en général, sont beaucoup plus policés que la plupart des autres nations du monde, et les tirent plutôt vers le haut depuis un demi-siècle. Je ne suis pas le dernier à dire que cela ne durera pas éternellement, et à expliquer pourquoi (cf. la conclusion de mon livre ) mais pour l’instant c’est le cas.

Et pour l’essentiel, les « complots » fomentés contre les « intérêts » russes (un libéral peut-il appeler la domination et la corruption un intérêt ? Je croyais naïvement que c’était le droit et l’échange...) le sont dans l’intérêt de la liberté. L’Etat américain, comme tous les états, est un prédateur. Mais on a toutes les raisons d’être plutôt satisfait quand il s’en prend à un prédateur plus retors et plus dangereux, ce qu’est l’Etat russe dans sa forme poutinienne.

L’argument idiot du « danger islamiste »

C’est le dernier argument, le plus effarant, que j’aie lu sous la plume des libéraux partisans d’une attitude conciliante avec la Russie de Poutine : le « vrai » danger pour l’Occident serait la menace djihadiste. Mathématiquement, on se demande où est la logique conduisant à cette conclusion : le monde musulman en général, et l’Etat islamique en particulier, possède 0 tête nucléaire… contre 1800 ogives opérationnelles pour la Russie. Il y a bien l’Iran qui n’en finit pas de fabriquer sa bombe, mais comme vont les choses il ne l’aura pas, s’il finit par l’avoir, avant d’être devenu l’allié des Américains (l’on imagine d’ailleurs combien le rapprochement Iran/Amérique doit donner des sueurs froides au Kremlin. Ensuite, comptons les morts dus au djihadisme en Occident : en comptant le 11 septembre, cela fait moins de 4000 en quinze ans, contre plus de 5000 en un an en Ukraine. Peut-être dira-t-on qu’en Ukraine, il s’agit d’une guerre civile. Certes. Mais si Moscou n’était pas derrière les « rebelles prorusses », la physionomie de cette guerre aurait-elle été celle-ci ? Peut-on croire que l’Europe d’Angela Merkel et François Hollande, de Jean-Claude Juncker et d’Herman Van Rompuy puis Donald Tusk aurait encouragé Kiev à matraquer l’est de l’Ukraine, et que la « protection » russe a vraiment protégé qui que ce soit ?

Au-delà des chiffres, il y a la bêtise de penser que l’on doit favoriser un mal au prétexte que l’on a un ennemi commun. Poutine sait qu’il y a là une corde sensible, que beaucoup d’européens ont peur de l’islam, et veut se présenter en rempart contre cette menace. Certains seraient prêts à s’associer avec lui dans le cadre d’un tel choc des civilisations qui fut par ailleurs dénoncé lorsqu’on le percevait dans la rhétorique américaine.

C’est à peu près aussi avisé que d’avoir pensé, dans le temps, que l’on pouvait s’entendre avec le fascisme en tant qu’il était une protection contre le bolchévisme.

La réalité, c’est que les deux dangers sont similaires, et le poutinisme et le djihadisme, aujourd’hui, se font écho, ils portent des visions qui écrasent l’individu au profit du groupe, et opposent une raison supérieure (loi divine ou destin collectif) au principe civilisé de la primauté du droit.

Je me permets de rappeler que j’ai répondu ici à la question de savoir s’il existe un danger djihadiste pour l’Occident (réponse : oui) et dans quelle mesure (réponse : potentiellement important mais cependant limité).

Pourquoi il faut casser Poutine rapidement

Il y a eu des tas d’occasions de casser Hitler qui ne furent pas saisies. Nous ne devons pas faire la même erreur avec Poutine.

J’ai expliqué combien la stratégie globale de Poutine repose sur la recherche d’un effondrement de l’Union européenne et l’exploitation du désordre pour faire main basse sur l’Europe. Ces machinations, qu’elles aboutissent ou non, ne pourront que nuire à l’Europe en général et à la France en particulier, que tout désigne comme une cible privilégiée de la déstabilisation poutinienne : ses difficultés économiques et sociales favorables à la montée du populisme, l’ascension en cours de Marine Le Pen, alliée de Poutine qui ne cesse de dire qu’il devrait être un « partenaire » et que les Etats-Unis cherchent à déclencher une guerre en Europe, sa position dans l’OTAN de puissance nucléaire autonome et force très active de police internationale en font un pivot dont la déstabilisation pourrait entraîner l’effondrement de l’édifice européen.

Le plan idéal de Poutine, décrit plus haut, ne réussira jamais. C’est une chimère qui omet ce fait que les Américains ne laisseront jamais personne remettre en cause leur hégémonie, qui leur semble une condition de leur propre sécurité (ainsi que je l’ai rappelé ici ). Des désordres en Europe tels que l’intégrité de l’OTAN se trouverait menacée, et les Etats-Unis envahiraient le continent plutôt que de risquer de le voir basculer ou sombrer dans la guerre civile. Nous retomberions alors dans le parallèle que j’avais décrit plus tôt, quoique, ignorant de la puissance du réseau russe en Europe, je me sois peut-être alors montré trop optimiste dans mes conclusions.

Mais, si ce plan n’aboutira jamais au succès, son commencement d’exécution, en fonction de son avancement, aura des conséquences plus ou moins graves.

Si Poutine s’effondre alors que toutes les grandes démocraties européennes sont du côté des Etats-Unis, l’unité du monde démocratique en sortira renforcée et nous gagnerons une prolongation de la paix et de la prospérité dont nous bénéficions, bon an mal an, depuis 1945.

En revanche, si Poutine se maintient suffisamment longtemps et travaille assez efficacement pour se gagner un grand pays comme la France, par une victoire électorale du Front National, voire d’une coalition autour de ce parti et avec des populistes d’extrême-gauche, en une sorte de Syriza inversé, et que l’Amérique se trouve de ce fait dans une position stratégique compliquée qui l’oblige à s’engager de manière coûteuse en Europe, alors les Etats-Unis pourraient devenir méfiant contre la démocratie en Europe, et lui préférer des régimes oligarchiques, plus autoritaires. On sait que, durant la Guerre froide, les USA ont souvent préféré soutenir des dictateurs que de risquer le basculement communiste de démocraties instables. Devant l’intérêt supérieur de la sécurité de leurs alliances, censées garantir la sécurité de leur propre démocratie, les Américains seraient prêts à sacrifier celles des autres.

Cela serait extrêmement nuisible aux populations européennes elles-mêmes, car la démocratie, malgré ses défauts, demeure le système dans lequel l’état de droit se dégrade le moins vite, et serait nuisible également à la démocratie américaine : en l’absence de démocraties-soeurs pour la critiquer, et habituée à soutenir, contre sa nature, des régimes autoritaires à l’extérieur, c’est le sens éthique de la démocratie américaine elle-même qui dégénérera d’autant plus vite.

Bien sûr, il n’y a aucune certitude quant au fait que Marine Le Pen sera élue en 2017. Nous pourrions nous retrouver, si peu enthousiasmant que ce soit, avec un nouveau mandat d’Hollande ou une présidence d’Alain Juppé. Au moins la démocratie française ne faillirait-elle pas aux yeux des Américains (à condition qu’une telle présidence ne tourne pas à la soumission devant l’ours russe au nom du stupide principe gaulliste de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural », qui était le rêve commun de Napoléon et d’Hitler).

Néanmoins l’élection de Marine Le Pen, après avoir été impensable, est devenue improbable, et est en train de glisser vers le plausible.

Le meilleur moyen d’éviter ce terrible lancer de dés est de tenir fermement tête à Poutine pour dégonfler la baudruche des ambitions russes.

Je prie pour qu’en 2017, si Marine Le Pen est élue, Poutine ne soit plus là. On s’évitera une combinaison fatale, pour la France, pour l’Europe, pour l’Occident, et donc le monde.

Dans les années 1930, il suffisait de lire Mein Kampf pour savoir ce qu’Hitler comptait faire.

Vladimir Poutine n’a rien écrit, mais lui et les élites lisent beaucoup certains auteurs. Il est sage d’écouter ce qu’en disent les analystes qui les ont lu aussi.