Dans un précédent billet, je comparais l'intervention en cours de Vladimir Poutine en Syrie à l'envoi par Hitler de la Légion Condor en Espagne.

Dans un autre billet sur la question, le 22 septembre dernier soit avant que les frappes russes ne débutent, j'émettais l'idée suivante : "Actuellement - et il suffit de regarder une carte pour s'en apercevoir - la plus grande menace pour la survie du régime de Bachar Al Assad basé à Lattaquié, où se sont installées semble-t-il les troupes russes, ce n'est pas l'Etat islamique, mais le Front Al Nosra et l'Armée Syrienne Libre.

Or, si les avions de Poutine bombardent ces deux protagonistes et les affaiblissent, il est fort probable que l'Etat islamique s'engouffrera dans la brèche comme il l'a déjà fait ailleurs, phagocytera le Front Al Nosra dont il récupèrera les restes et se retrouvera aux portes de Lattaquié."

Force est aujourd'hui de constater que tout se déroule comme l'on pouvait s'y attendre : la plupart des frappes russes ont visé les territoires aux mains des rebelles syriens, certes tous plus ou moins islamistes (et certains très islamistes, puisqu'affiliés à Al Qaïda, comme Al-Nosra) mais non membres de l'Etat islamique. Or, c'est bien cet Etat islamique que Poutine affirme viser. Et l'effet de cette frappe - évidemment volontaire - des "rebelles syriens", comme on pouvait le prévoir, ont pour effet d'ouvrir des boulevards de progression à l'Etat islamique, lui permettant enfin d'arriver aux portes d'Alep. Merci Poutine.

Cela n'a rien de surprenant : la stratégie de Vladimir Poutine est de "simplifier" la situation locale de la manière suivante : résumer la guerre civile en Syrie en une lutte entre Bachar Al-Assad et Daech, et eux seuls. C'est ce que les Occidentaux dénoncent lorsqu'ils disent, avec raison, que l'intervention russe telle qu'elle se présente ne fera qu'aggraver la situation.

L'intérêt de ce schéma, pour Poutine, serait d'imposer à l'opinion internationale l'idée que Bachar est bien le moindre mal qu'il proclame être depuis des années ; de fait, c'est la stratégie du dictateur syrien que Vladimir Poutine applique avec ses moyens, puisque Bachar avait libéré, en avril 2011, tous les djihadistes présents dans les prisons de Syrie afin de transformer l'opposition à son régime en armée djihadiste, très pratique pour manipuler les opinions occidentales en sa faveur.

Au pire, Poutine se dit qu'il lui faudrait maintenir ses quelques avions en Syrie pour aider Bachar à tenir ses nouvelles positions, mais c'est un coût permanent qu'il sera prêt à soutenir pour ne pas perdre son allié et son port de Tartous ; spécifiquement parce que Bachar reste son principal atout dans sa relation avec l'Iran, lequel risque de se détacher de la Russie au profit des Etats-Unis ; par ailleurs, Poutine s'est vraisemblablement rendu compte à quel point sa participation au jeu du Moyen-Orient lui fait gagner des points dans les opinions européennes, et il n'est pas prêt à se défaire de ce canal privilégié de propagande, dont l'autre versant est la dénonciation, de plus en plus sytématique, visible et constante, des Occidentaux comme non seulement les soutiens à l'opposition armée à Bachar Al-Assad, mais les soutiens en général de tout le djihadisme au Moyen-Orient, y compris de l'Etat islamique, qu'ils feraient "semblant" de combattre.

Certes, disais-je, les rebelles syriens sont tous plus ou moins islamistes. Les Occidentaux financent plutôt ceux qui le sont moins que plus, même si les frontières sont poreuses et que tous les groupes ont tendance à profiter de ces livraisons d'armes. La propagande poutinienne use de cette situation trouble pour instiller l'idée que les Occidentaux, et spécifiquement l'Amérique, seraient les alliés des islamistes alors que lui-même s'efforcerait de les combattre. C'est évidemment faux : les Occidentaux ont tenté de soutenir principalement les groupes les plus occidentalo-compatibles, mais il est très difficile dans ces situations de parvenir à viser toujours juste. Souvenons-nous que la résistance communiste a largement bénéficié des largages américains durant l'Occupation ; cela ne signifiait pas que les Alliés étaient pro-communistes. Toute cette propagande poutinienne, resucée de la propagande fasciste que je rappelais tantôt, a pour but de présenter aux peuples européens, qui redoutent une invasion islamique de l'Europe, comme des traîtres alors que Vladimir Poutine, lui, serait leur allié. Et ce quoiqu'il se comporte, avec les musulmans de Russie, d'une manière tout à fait semblable à celle des dirigeants européens, tenant récemment, à l'occasion de l'inauguration de la plus grande mosquée d'Europe, le discours suivant : "L'une des plus anciennes mosquées de Moscou a été reconstruite à son emplacement historique. Elle est devenue la plus grande d'Europe et a acquis un nouvel aspect contemporain, comme le mérite la capitale d'un seul pays multi-national et multi-confessionnel  et digne de la Russie dans laquelle l'Islam, par la loi, est l'une des religions traditionnelles russes. La Russie a été bâtie par l'enrichissement mutuel de diverses traditions, cultures et religions, et c'est dans cela que consiste la force de notre mère patrie.Aujourd'hui, l'islam traditionnel est une part inaliénable de la vie spirituelle du pays. Ses valeurs humanistes enseignent au peuple la miséricorde, la justice, et la compassion pour leurs proches."Aujourd'hui, des efforts sont faits pour exploiter cyniquement les sentiments religieux à des fins politiques. Nous voyons cela arriver au Proche-Orient où les terroristes de l'Etat islamique, en compromettant une grande religion du monde, font jaillir la haine, tuent des gens, et détruisent avec barbarie des monuments de la culture mondiale. Ils pervertissent l'islam". Quelle différence avec un discours de François Hollande ? On se le demande, mais les poutinistes de tout poil ont l'air de penser qu'il y en a une... et de croire que Poutine est bien parti pour "casser la gueule" à l'Etat islamique, avec ses frappes aériennes musclées.

Pourtant, si l'on regarde les chiffres, l'on constate que les Russes ont mené 112 frappes en une semaine, soit une moyenne de 15 par jour.

Les Américains et leurs alliés, durant l'année passée d'intervention contre l'Etat islamique, ont mené 7000 frappes environ, soit entre 15 et 20 par jour. C'est-à-dire que les Américains, que les partisans de Poutine accusent de ne rien faire contre l'EI, frappent depuis un an au moins aussi durement l'organisation que la Russie... qui elle ne s'y est mise que depuis une semaine, et encore ! puisque ses frappes ne visent même pas l'EI, la plupart du temps.

Ainsi donc, au total, l'on a une intervention russe qui ne frappe pas l'Etat islamique mais dit qu'elle le fait, qui non seulement ne frappe pratiquement pas l'EI mais le renforce en frappant ses concurrents, et qui est employée à des fins de propagande pour traiter l'alliés de l'islamisme les Occidentaux qui, eux, frappent effectivement l'Etat islamique depuis un an.

Reste à parler de la méthode : Vladimir Poutine utilise essentiellement des bombes lisses, non guidées, ce qui signifie qu'il se moque comme d'une guigne des dommages collatéraux. Le but est de sauver Bacharc, coûte que coûte, et de la même manière qu'il poursuit la stratégie de Bachar en l'amplifiant, il emploie aussi ses méthodes de répression en les amplifiant : il pratique le bombardement massif et aveugle.

L'intérêt de cela, c'est que c'est efficace, et moins cher : les bombes non-guidées coûtent naturellement moins cher que les bombes intelligentes. Mais bien sûr, pour employer cela, il faut n'en avoir pas grand-chose à faire de la vie des civils. Les poutinistes s'empresseront de souligner que les Américains ont fait recémment sauter par mégarde un hôpital de Médecins Sans Frontières ; c'est vrai. Mais contrairement à Poutine, les Occidentaux ne se moquent pas des dégâts collatéraux, et font des efforts pour les minimiser, souvent coûteux tant du point de vue financier, car cela exige l'emploi d'armements précis, que tu point de vue opérationnel, car cela limite nécessairement la capacité d'action.

Pour autant, Poutine utilise aussi, de temps en temps, des armes de technologie de pointe. Sa propagande se sert de cette utilisation pour contrer les accusations occidentales d'utiliser des bombes lisses ; mais en réalité, ces armes ne sont utilisées qu'au compte-goutte, et uniquement afin de remplir l'autre objectif de l'intervention en Syrie, dont j'ai déjà parlé, et consistant en un test à grande échelle des armements nouveaux dont il dispose. C'est ainsi qu'il a aussi fait tirer des missiles depuis la Caspienne.

En résumé, donc, Poutine agit avec ses bombes selon les deux objectifs expliqués plus tôt : tester ses nouvelles armes, utiles dans un combat contre l'OTAN, et là il emploie quelques bombes guidées, rarement, car cela coûte cher, aux seules fins de test; pour l'aspect vraiment "mission" de sauver Assad, il utilise essentiellement des bombes lisses ou à sous-munitions, parce qu'il se moque des pertes civiles causées, l'objectif stratégique prime, ainsi que le souci de l'atteindre à moindre coût, parce que la Russie ne roule pas sur l'or actuellement.

Il faut donc s'attendre à voir se multiplier les "Guernica" de Vladimir Poutine : directs, lorsqu'il bombarde volontairement et sans précautions des zones où des combattants cotoient des civils ; indirects, lorsqu'il permet à l'Etat islamique d'avancer après avoir vu leurs concurrents écrasés sous les bombes russes, promesse de l'extension du sinistre empire de Daech.

Et enfin, bien sûr, ce perpétuel Guernica envers la vérité que constitue la propagande poutinienne qui se déverse à gros bouillons sur des populations européennes qui l'avalent à grande gorgées, et la régurgitent continûment sur les réseaux sociaux.

guernicaLa vérité après le passage de la propagande poutinienne. Le spectateur de bonne foi s'y perd vite. Poutine, lui, s'y retrouve très bien.