Comme on pouvait s’y attendre, la Chine s’enfonce désormais dans les difficultés. Les prédictions optimistes sur la « correction » boursière ne sont plus de mise, tandis que cet été a vu s’accumuler de mauvais indicateurs pour l’économie de l’Empire du Milieu.

 

Hyperdrive Failure: The Empire Strikes Back (1980)

En ce moment, au Bureau Politique du Comité Central du Parti Communiste Chinois

Les actions du gouvernement chinois laissent penser qu’en ce moment c’est « panique à bord ». Les mesures, déjà musclées, du mois de Juillet n’ayant pas réussi à enrayer la chute de la bourse, il a été décidé que le fonds de pension étatique pourrait investir en bourse et la Chine a annoncé une baisse de ses taux d’intérêt. En vain : la bourse de Shanghaï est tombée en dessous de 3000 points, et son rebond de jeudi ne signifiera guère plus qu’une hésitation autour de ce qui constitue un seuil, de la même manière qu’après la grosse chute de Juin-Juillet, la bourse chinoise a oscillé durant un mois autour de celui des 4000 points.

Sachant que désormais c’est toute la hausse boursière depuis début 2015 qui s’est évaporée, il est vraisemblable que la facture va être terriblement salée pour l’économie chinoise : progressivement, des gens qui avaient emprunté, soit par le système bancaire officiel, soit par le circuit du shadow banking, afin de réaliser des « opérations sur marge » en investissant l’argent emprunté en bourse, se montreront incapables de rembourser leurs prêts, ce qui pourrait bien causer des pertes de plusieurs centaines de milliards au total, comparable à ce que fut l’addition de la crise des subprimes aux Etats-Unis en 2007. Les banques chinoises pourraient alors être fragilisées et le gouvernement chinois contraint de les recapitaliser pour éviter un Lehman Brothers asiatique (en préparation de cette manoeuvre, la Chine a déjà vendu pour 100 milliards de bons du Trésor US  ). Bref, cela pue la crise systémique.

La différence, bien sûr, est que la Chine n’est pas une démocratie. Et lorsqu’il s’agit de réfléchir aux conséquences politiques d’une crise économique, les paramètres sont donc totalement différents : l’absence de soupape électorale et l’aspect clanique du système politique peuvent conduire à des développements violents

Songeons, notamment, à l’homme le plus riche de Chine, qui a vu 10% de sa fortune s’évaporer en quelques semaines. Il n’est, vraisemblablement, qu’un parmi d’autres. Les médias traitent essentiellement ce fait comme une anecdote éclairante, en ce qu’elle permet de se faire une idée concrète de la perte engendrée, ou amusante, parce qu’on aime bien l’idée qu’un riche perd beaucoup d’argent. Je n’ai pas lu d’article pointant ce fait que l’homme le plus riche de Chine, et les autres de son envergure, constituent cette population d’investisseurs qui, détenant plus de 5% dans des sociétés cotée en bourse, n’ont pas le droit de vendre depuis le mois de Juillet  c’est-à-dire qu’ils sont condamnés à voir leur fortune fondre comme neige au soleil, sur injonction du gouvernement chinois. On imagine que cela est de nature à miner l’autorité légitime du gouvernement chinois, lequel avait anticipé en compensant cette perte de légitimité par un accroissement de l’Etat policier.

Par ailleurs, si d'aucun aurait pu espérer que ces difficultés économiques, somme toute naturelles pour un régime communiste qui fera 70 ans à la fin de la décennie, débouchent sur une perestroïka à la chinoise, il faut se défaire de cet espoir : Xi Jinping est au pouvoir jusqu’en 2022, et il est déterminé à n’être pas le Gorbatchev du Parti Communiste Chinois.

Et cela est inquiétant, parce que tous les beaux espoirs de la Chine sont en train de s’évanouir : le rêve de devenir la première puissance économique mondiale s’éloigne pour un pays que le refus d’abandonner un régime autoritaire condamne manifestement au piège du revenu intermédiaire  ; en effet, on peut rattraper un retard technologique avec un régime autoritaire, mais pas devenir un leader en matière d’innovation, c’est antinomique.

De plus, le rêve de devenir la première puissance mondiale est entamé par cette projection démographique majeure qui affirme que l’Inde sera plus peuplée que la Chine dès 2022. C’est-à-dire que le prestige stratégique que pouvait tirer la Chine du fait d’être le pays le plus peuplé du monde va s’évanouir dans moins de dix ans. En outre, Foxconn a annoncé son intention de déménager en Inde, infligeant un camouflet hautement symbolique aux ambitions économiques chinoises, Foxconn étant l’emblème de l’Empire du Milieu comme atelier du monde.  Le miroir de la Chine ne lui dit plus qu’elle est la plus belle, et cela doit exaspérer Xi Jinping et sa clique.

Et tout ceci n’est pas sans danger. Car un pays de telles dimensions, persuadé qu’il atteindrait son but, et ayant l’impression d’échouer sur tous les tableaux si près de la ligne d’arrivée, pourrait être tenté de se lancer dans des manœuvres aventureuses avant que la corde qu’il espérait saisir ne s’éloigne trop vite.

Jusqu’ici, le temps semblait jouer pour la Chine. Désormais il va jouer contre ses ambitions. C’est le genre de configuration dans lesquelles apparaissent les catastrophes. 

C’est le même genre de folie qui anime les dirigeants russes, qui savent que leur population aura diminué pratiquement de moitié dans trente ans  et que les dix années à venir constituent sans doute la dernière chance de saisir leur rêve national de grand destin hégémonique en Europe, qui leur a déjà échappé une fois.

La crise qui s’ouvre en cet automne débute l’acte final de la pièce qui se joue depuis 1945 entre les USA, la Chine et la Russie.  Sa conséquence à l’horizon 2025-2030 sera l’établissement global de l’Empire américain.