Depuis un an, à deux reprises (ici et ) , j’ai tenté de déceler les lignes de forces des bouleversements en cours au Moyen Orient, conséquences des deux mandats de la politique internationale de l’administration Obama, principalement. J’ai déjà évoqué, très à contre-courant, j’en ai conscience, le fait que, sinon Obama lui-même, du moins les gens chargés de le conseiller, ont été assez largement clairvoyants quant à la situation stratégique des Etats-Unis depuis 2008, date à laquelle la Russie est redevenue pour l’Amérique le danger n°1.

C’est sur ce sujet que je voudrais revenir une fois de plus, après quelques mois, parce qu’un nouvel acte me semble en passe de se jouer.

Ainsi, la Turquie est enfin passée à l’action « contre l’Etat islamique ». En réalité, il apparaît qu’Erdogan semble surtout utiliser le prétexte, incontestable au plan international, de lutte contre cette monstruosité qu’est l’organisation djihadiste, pour frapper durement, à l’abri des critiques, ceux qu’ils considère comme ses véritables ennemis, à savoir les Kurdes du PKK, tandis que l’Etat islamique continue de dévaster la Syrie.

Mais depuis quelques jours, cette lecture ne suffit plus. En effet, les USA se positionnent à leur tour : s’ils sont depuis de nombreux mois critiqués pour avoir mené une action trop légère contre l’Etat islamique, il semble que les choses vont vite changer.

Cela paraît logique : jusque-là, la menace de l’Etat islamique était un aiguillon commode dans la négociation sur le nucléaire iranien : les Mollah craignaient pour leurs amis et alliés chiites d’Irak, et pour leur propre sécurité. Washington aurait donc été perdant si décision avait été prise trop tôt de frapper durement l’Etat islamique.

Mais à présent que l’accord est conclu, les USA ont les mains libres : l’accord devrait permettre, par une politique de détente, de renforcer le parti modéré en Iran, ce qui est généralement une conséquence du renforcement des liens commerciaux, et ce alors que le Guide de la Révolution Khamenei ne devrait plus en avoir pour très longtemps, son cancer en phase terminale étant l’un des alliés les plus certains des USA en Iran. Il est probable que, dans l’administration Obama, on espère que lorsqu’il disparaîtra, l’Iran sera mûr pour son Gorbatchev.

Dans le même temps, la réouverture du marché pétrolier à la production iranienne va maintenir le bas niveau du prix des hydrocarbures, et affaiblir un peu plus la Russie, qui reste le point de mire de la stratégie globale américaine (avec la Chine, mais cela va de pair).

Or donc, les USA peuvent désormais procéder au nettoyage de l’Etat islamique. Pour ce faire, ils envoient leurs avions sur les bases turques et entraînent avec les Turcs les combattants de l’opposition modérée. 

Il peut toujours y avoir des surprises, mais si les tanks de l’armée turque se jettent sur la Syrie sous la couverture aérienne de l’aviation américaine, il est vraisemblable que l’Etat islamique sera moins fringant.

Certes, d’aucuns pourront penser qu’Erdogan a beau jeu de dire qu’il va intervenir, lancer des opérations d’envergure, et ne faire en fait que gagner du temps pour pouvoir écraser le PKK. Mais c’est oublier le rêve ottoman d’Erdogan, qui voit la Turquie comme puissance hégémonique sur ses voisins. Il est peu probable, maintenant que l’Etat islamique et le Front Al-Nosra ont joué les brise-glace, qu’il résiste à la tentation de faire de la Syrie un protectorat turc.

Et c’est là qu’est le plus intéressant, dans les grandes conséquences de cette offensive à venir.

Car ce qui me semble se dessiner ici, c’est le Grand Moyen Orient dont rêvait jadis l’administration Bush, quoique peut-être pas sous la forme prévue alors.

Il y a quelques années, je me souviens avoir vu sur le net la carte suivante, censée représenter les intentions américaines de redécoupage des frontières au Moyen Orient, et dont le dessin s’appuyait, selon mon souvenir, sur des suggestions ou des projections évoquées dans diverses productions académiques aux américaines :

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Je ne saurais dire si cette carte reflétait le vrai ou pas. Ce qui est sûr, c’est que l’intérêt de redessiner des frontières ne correspondant à aucune réalité ethnique ou religieuse a dû être pesé dans les cercles du pouvoir, et que l’explosion, depuis quelques années, de l’antagonisme sunno-chiite, a accru cet intérêt.

Essayons de voir comment semble se redessiner, sous nos yeux, le Moyen Orient :

-       La Syrie, en cas d’offensive turque, deviendra vraisemblablement un protectorat turc. Il est peu vraisemblable que la Turquie annexera ce pays, mais elle y placera ses pions, sans doute les « modérés » qu’elle entraine actuellement. Assad tombera sans doute, donnant aux USA une nouvelle victoire globale contre Poutine, qui pourrait perdre son port de Tartous après avoir gagné la Crimée. Mais en confiant la région aux Turcs, les Américains pourront obtenir que la guerre civile en Syrie soit stoppée et que les minorités alaouite, druze, chrétienne soient protégées. Dans le même temps, Washington obtiendrait que toute la Syrie passe sous contrôle de l’OTAN.

-       En échange de la suzeraineté sur la Syrie, les Turcs pourraient accepter qu’un vrai Kurdistan voit le jour à ses frontières, rassemblant les Kurdes d’Irak et de Syrie, à condition que son propre territoire ne soit pas amputé.

-       L’Irak pourrait être, finalement, subir une partition. Les Kurdes rejoindront le Kurdistan tout neuf, la moitié arabe sunnite du pays passerait, à son tour, sous protectorat turc, ou servirait d’Etat tampon entre la Turquie et l’Iran. Lequel Iran pourrait accepter tous ces changements (et notamment la chute d’Assad) en échange de la mort de l’Etat islamique et de la reconnaissance américaine de son propre protectorat sur l’Irak chiite.

-       Israël serait en sécurité, bordé d’une part par l’OTAN avec la Turquie, d’autre part par la Jordanie et l’Egypte.  Et l’on comprendrait, dès lors, qu’Obama ait assuré à l’Etat Juif qu’il n’a rien à craindre de l’accord avec l’Iran.

Bien sûr, les circonstances peuvent faire varier tel ou tel aspect, mais la marche actuelle des choses paraît mener vers cela, avec une neutralisation du conflit sunno-chiite par une adéquation supérieure des frontières aux réalités ethniques et religieuses, et le placement de régions disputées sous le contrôle d’Etat suffisamment stables et homogènes pour en permettre la pacification.

Reste un larron : l’Arabie Saoudite.

Celle-ci n’aura pas sa place dans ce nouveau Moyen-Orient : après des décennies à financer l’islam radical, à chercher à exporter son wahhabisme et à avoir ce qui est vraisemblablement le régime le plus arriéré du monde, et à créer des monstres comme l’Etat islamique pour s’en plaindre après, elle est vue de plus en plus comme un Etat déstabilisant.

Par ailleurs, les Saoudiens n’accepteront sans doute pas un Iran renforcé, encore moins s’il revient progressivement, au détriment de l’Arabie, dans l’amitié américaine.

Pour finaliser tout ceci à long terme, spécifiquement si l’Iran évolue rapidement vers un régime plus américano-compatible (ce qui ne serait pas une surprise, tant le régime des mollahs semble une parenthèse dans l’histoire d’un peuple de très vieille civilisation) les USA pourraient laisser un Iran redevenu allié agiter les chiites d’Arabie, interdire aux Saoudiens de réprimer le soulèvement comme ils l’ont fait à Bahreïn, et laisser naître sur ce qui demeure les zones les plus pétrolifères d’Arabie un Etat chiite indépendant sous protectorat iranien.

Les Saoudiens ne se laisseraient sans doute pas déposséder ainsi, et l’Arabie saoudite pourrait alors devenir le dernier bastion du djihadisme, le Masada du wahhabisme. Le résultat de cette évolution serait, en définitive, relativement proche de la carte ci-dessus, en ce qui concerne l’Arabie.

Les choses iront-elles aussi loin ? Difficile à dire, et si tels sont les grands plans de l’administration américaine, encore y a-t-il toujours une grande distance entre un projet et le rendu final. Mais c’est, me semble-t-il, ce vers quoi pointent les lignes de force à l’œuvre actuellement.