A une époque où l’on parle énormément d’antisémitisme et d’islamophobie, ces deux sentiments étant notamment l’apanage réciproque de deux communautés qui sont souvent à couteaux tirés, les Juifs et les musulmans, il est « amusant » de noter à quel point l’islamophobie est l’antisémitisme, ou plutôt l’antijudaïsme, d’hier.

Par là je n’entends nullement comparer l’islamophobie avec l’antisémitisme du XXe siècle, qui a conduit aux malheurs que l’on sait. Non, cela est l’analyse courte souvent présente dans les médias.

Quand je parle d’antijudaïsme d’hier, je parle de celui de l’Antiquité, l’antijudaïsme pré-chrétien, celui des Gréco-romains. C’est à lui que correspond, dans son positionnement civilisationnel, ce que nous appelons aujourd’hui l’islamophobie.

Pour ceux qui veulent s’en convaincre, et qui plus largement veulent comprendre mieux la place de l’islam dans nos sociétés modernes, je ne saurais trop recommander la lecture du deuxième chapitre du remarquable ouvrage L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, de Bernard Lazare. Tout lecteur attentif sera frappé par le parallèle entre les rapports du judaïsme avec le monde gréco-romain et ceux de l’islam avec le monde euro-américain (que j'avais déjà abordé il y a quelques temps, sous un autre angle).

Voici quelques exemples qui me semblent bien illustrer ce parallèle.

La perception par les philosophes du temps

Prenez d’abord cette brève interview du philosophe Michel Onfray, sur l’islam :

Michel Onfray : C'est l islam qui est un problème

Voici maintenant ce que dit Bernard Lazare de la perception du judaïsme par les philosophes grecs :

"Les Sophistes, particulièrement froissés de la conduite des Juifs, parlaient contre eux dans leur enseignement. Un d’entre eux même, Appion, écrivit un Traité contre les Juifs. (...)Appion répétait, dans son Traité contre les Juifs, les fables de Manéthon qu’avaient déjà redites Cheremon et Lysimaque ; il y ajoutait ce qu’avaient dit Posidonius et Apolionius Molon. Selon lui, Moïse n’était « qu’un séducteur et un enchanteur », et ses lois n’avaient « rien que de méchant et de dangereux ». (…) « Les Juifs, dit Apollonius Molon, sont ennemis de tous les peuples ; ils n’ont rien inventé d’utile et ils sont brutaux. » Et Posidonius ajoutait : « Ils sont les plus méchants de tous les hommes. »"

L’exaspération populaire

Autre exemple avec cette information d’hier selon laquelle la famille royale saoudienne veut faire interdire l’accès à une plage publique sur la Côte d’Azur, afin de se la réserver, et a obtenu une tolérance de la préfecture locale. Cette information ulcère, et c’est bien normal, le quidam français. l

Eh bien les mêmes choses offensaient les citoyens grecs :

"Les mêmes causes qui avaient agi à Alexandrie agirent à Rome. Là aussi les excessifs privilèges des Juifs, les richesses de quelques-uns d’entre eux, comme leur luxe inouï et leur ostentation, provoquèrent la haine du peuple. "

L’irrespect aux symboles nationaux

Régulièrement en Occident, les gens se plaignent de ce que des musulmans font preuve de manque de respect aux symboles nationaux traditionnels, tel cet officier américain qui aurait refusé de saluer le drapeau lors du serment d’allégeance.

Eh bien Cicéron lui-même reprochait la même chose aux Juifs :

« Un jour il éclate : « Il faut combattre leurs superstitions barbares », dit-il : il les accuse d’être une nation « portée au soupçon et à la calomnie », et il ajoute qu’ils « montrent du mépris pour les splendeurs de la puissance romaine».

La peur des conversions

Aujourd’hui, la conversion d’occidentaux « de souche » à l’islam est vite considérée comme suspecte, et les cas de convertis qui s’en vont faire le djihad sont pointés du doigt. Et l’on reproche, généralement, aux musulmans de ne pas avoir de respect et d’attachement à des valeurs considérées comme fondamentales ; on s’interroge sur la compatibilité de l’islam avec « la République ».

Les Gréco-romains avaient la même perception des Juifs du temps :

« Tacite (…) précise ses accusations (…) : « Tous ceux qui embrassent leur culte, affirme-t-il, se font circoncire, et la première instruction qu’ils reçoivent est de mépriser les dieux, d’abjurer la patrie, d’oublier père, mère et enfants. » Et il s’irrite en disant : « Les Juifs considèrent comme profane tout ce qui chez nous est considéré comme sacré. » Suétone et Juvénal redisent la même chose ; c’est le reproche capital : « Ils ont un culte particulier, des lois particulières ; ils méprisent les lois romaines.».

Les lecteurs qui iront prendre connaissance du (court) chapitre ci-dessus référencé du livre de Bernard Lazare verront que ces exemples peuvent être multipliés.

Personnellement, ce parallèle historique me paraît indispensable pour mieux comprendre la place de l’islam dans le monde d’aujourd’hui, mais aussi pour éduquer les islamophobes, spécialement ceux qui sont juifs, et les antisémites, spécialement ceux qui sont musulmans, afin de comprendre qu’à deux mille ans de distance, ils sont les uns et les autres victimes des mêmes préjugés, des mêmes maux, et affectés par les mêmes excès.

Dans le même temps, cela devrait permettre aux occidentaux d’aujourd’hui d’appréhender leur propre environnement avec un peu plus de recul.

Une bonne compréhension de tout cela devrait, d’un côté et de l’autre, pousser les individus – au moins ceux qui réfléchissent – à une meilleure compréhension mutuelle. Ce qui est toujours une bonne chose.

 

Par ailleurs, je précise que tout ceci sera développé plus amplement dans mon prochain livre, Histoire du siècle à venir, dont description ci-contre à droite.