Pour qui connaît un peu l’histoire de la construction des états modernes, c’est un lieu commun que de dire qu’elle s’est faite, d’abord, par la justice. Durant tout le Moyen Age, les rois d’Europe ont construit leur pouvoir en se présentant comme les défenseurs suprêmes de la justice, ce qui leur permettait de se hisser au-dessus de l’aristocratie, en se donnant un rôle d’arbitre dans ses différents internes, et de gagner la masse du peuple, en présentant une justice dont relevaient les maîtres féodaux eux-mêmes.

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En vrai, c'est moins kitsch, mais tout aussi efficace

 

Il est amusant et intéressant de noter que l’Amérique met en place, depuis plusieurs années, son gouvernement mondial sur le même mode. Comme le remarquait il y a quelques temps Charles Gave, le statut du dollar donne à l’Amérique une sorte de privilège d’extra-territorialité, qui lui permet de juger tout un tas d’affaires hors des Etats-Unis (d’ailleurs, soulignons que développer une monnaie de référence est aussi un instrument de construction étatique : un temps les monnaies royales concurrencèrent les monnaies seigneuriales, et devinrent l’étalon avant de s’imposer et de devenir un monopole). Ainsi, souvenons-nous de l’amende colossale infligée en début d’année à la BNP. Cette amende ne permit pas seulement de sanctionner un comportement répréhensible, selon les Etats-Unis, de la BNP, mais aussi d’envoyer un coup de semonce judiciaire à l’adresse de la France qui hésitait alors à livrer ses Mistral à Vladimir Poutine.

Depuis quelques semaines, l’Amérique continue d’employer son arme judiciaire contre la Russie, spécifiquement en s’attaquant à la Fifa, le but non avoué étant de faire perdre sa Coupe du Monde de 2018 à la Russie et de lui infliger ainsi un camouflet diplomatique retentissant. En faisant tomber Sepp Blatter, et ce alors qu’il avait été réélu, l’Amérique a fait une démonstration de force judiciaire, envoyé un signal mondial à ceux qui seraient tentés de prendre le parti de Poutine : « si vous faites ça, nous pouvons vous briser en claquant des doigts, en toute légalité ».

La série continue, d’ailleurs, puisque Blatter vient de mouiller Sarkozy, qui serait intervenu au profit du Qatar. Sarkozy étant devenu, en France, un perroquet du Kremlin, il est vraisemblable que les Etats-Unis soient décidés à torpiller sa candidature pour 2017. Inversement, il me semble que les Etats-Unis verraient bien une élection d’Alain Juppé, très critique envers la « russophilie » de l’UMP et qui a été récemment l’invité du fameux Groupe Bilderberg.

Dans ces observations, il y a du bon et du moins bon.

D’abord, on peut et on doit s’effrayer de ce pouvoir américain que l’on ignore souvent et qui est colossal, à de nombreux égards plus importants que le pouvoir militaire car mobilisable en permanence.

Mais d’autre part, on doit constater que, si l’Amérique ne faisait pas le ménage comme elle le fait actuellement à la Fifa, qui le ferait ? Il y a bien un effet très positif de cet exercice de la suprême justice.

Cependant, cette question de la montée en puissance de l’Amérique comme Etat mondial résume bien la position ambivalente qu’on doit avoir face à l’empire américain : comme la monarchie de jadis, la construction de cet Etat mondial est d’abord un outil d’émancipation des peuples, qui se libèrent des féodalités locales, et d’assainissement par démantèlement de réseaux de corruption si vastes que seule une entité gigantesque peut les contrer.

Mais cette construction porte aussi la menace, à long terme, d’un système absolutiste. Les germes en sont déjà visibles aujourd’hui, avec les pressions dont font l’objet les pays qui seraient prêts à donner l’asile aux ennemis personnels du monarque, comme Edward Snowden ou Julian Assange.

 Précisions en lecture des commentaires de lecteurs : Je ne donne pas dans la théorie du complot. J'essaie de montrer quelques éléments précis qui montrent en quoi la conquête de l'arme judiciaire est un instrument de politique internationale puissante, en particulier quand le timing est bon.

Je souligne l'emploi qui peut être fait, l'argument politique qui peut être tiré d'opportunités judiciaires que seuls les US, du fait de la compétence très étendue qu'ils se sont arrogés, ont.

Cela ne signifie pas que les poursuites ont été lancées pour des raisons politiques, ni ne s'achèvent pour ces raisons. Mais les événements judiciaires donnent des occasions de "coups" médiatiques, en faisant monter la mayonnaise.

Les procédures comme celles ayant mené à ce qui se passe à la FIFA sont évidemment trop longues et complexes pour être déployées comme ça, en quelques jours, et faire un coup diplomatique. Mais le fait est que seule l'Amérique a ce genre de procédure en cours, de cette ampleur, en permanence, du fait de la compétence très étendue qu'elle se réserve. Et cela permet, médiatiquement, d'avoir toujours plus ou moins un truc à pointer pour rappeler aux gens qui est le patron.
Ainsi, par exemple, les Etats-Unis peuvent jouer diplomatiquement et médiatiquement de la chute de Blatter. Et aucun autre pays ne peut le faire, du moins pas à cette échelle.