Commençons par une fable.

 

Un jour, les passagers d’un wagon, affamés, furent convaincus par leurs dirigeants qu’ils pourraient manger aussi bien que les chauffeurs de la locomotive une fois qu’ils atteindraient sa destination de ravitaillement. Pour cela, ils imaginèrent de se mettre à la remorque de la locomotive avec une corde bien solide.

Le wagon démarra lorsque la locomotive eu tant d’avance que la corde était tendue au maximum. Confrontée soudain au poids inerte auquel elle était attachée, la locomotive accusa le coup, tandis que l’essentiel de sa vitesse était communiquée au wagon. Celui-ci se retrouva donc propulsé, à grande vitesse, vers la locomotive. Les chefs du wagon se félicitèrent et furent acclamés par les passagers tandis que le wagon rattrappait rapidement la locomotive. Mais celle-ci, soulagée de l’inertie du wagon, la corde se distendant à mesure qu’il se rapprochait, put reprendre une accélération autonome.

Durant un moment, toutefois, l’allure de la locomotive augmentant lentement, le chauffeur voyait foncer vers lui, à toute vitesse,  le wagon, avec à son bord les passagers affamés et les chefs vociférant, et en était effrayé. Le chef du wagon, X, assurait que bientôt, le wagon rattraperait et même dépasserait la locomotive.

X oubliait ainsi que la corde qui les avait propulsés n’avait pas accumulé plus d’énergie que celle nécessaire au wagon pour simplement rejoindre l’endroit où était la locomotive au moment où la corde était tendue au maximum.

Aussi, à mesure que le wagon rattrapait la locomotive, sa vitesse diminuait, cependant que la locomotive, elle, accélérait et retrouvait une vitesse normale. Lorsque les deux courbes de vitesse se croisèrent, les passagers du wagon virent la locomotive s’éloigner à nouveau.

Les chefs promirent que le wagon redémarrerait une fois la corde tendue, mais les passagers, trop affamés et exaspérés, se jetèrent sur les chefs du wagon et les dévorèrent vivants.

 

aMao Train

 

L’on parle fréquemment de « l’efficacité » de l’Etat, qui serait supérieure à celle du marché libre lorsqu’un pays souffre d’un grand retard technologique et industriel. C’est oublier que l’économie n’est pas de la magie, et que les résultats, effectivement spectaculaires, obtenus par les régimes autoritaires et étatisés en matière de rattrapage économique, l’ont toujours été par le sacrifice de millions d’individus dans des famines dantesques, comme il s’en vit sous Staline et Mao.

Premier point, donc, les états « stratèges » autoritaires sont certes efficaces sur le plan du rattrapage industriel, mais le coût humain de ces rattrapages est bien plus élevé que celui qui aurait été payé dans un marché libre (cf. l’Amérique, l’Angleterre, la France aux XVIIIe-XIXe siècles).

Deuxième point à considérer : là où le marché libre, et le système démocratique libéral, est créatif, permet et produit non seulement l’invention technologique mais aussi, et surtout, l’innovation entrepreneuriale, le système autoritaire n’est véritablement efficient que lorsqu’il s’agit de copier à grande échelle en mettant en oeuvre des moyens colossaux. Le résultat en est qu’un pays libéral et démocratique, comme l’Amérique et les grands pays d’Europe de l’Ouest, connaît un progrès relativement continu de manière indéfinie (plus ou moins rapide selon que l’on cède  ou non, par moments, à certaines idées socialistes ou politiques keynésiennes qui entravent l’innovation) tandis que les états autoritaires, s’ils conservent leur modèle, se heurtent à son plafond de verre : incapables d’innover, leurs potentiel de croissance s’effondre rapidement dès que leur retard est rattrapé.

Dès lors, le régime autoritaire est face à un énorme problème que ne connaissent pas les démocraties libérales : la question de la légitimité.

Dans une démocratie libérale, la question de la légitimité du régime ne sera pas remise en question pour un simple ralentissement économique, ni même une crise. Seront seuls mis en question des gouvernements, qui laisseront place, dans le cadre démocratique, à d’autres gouvernements, ce qui permet d’amortir politiquement les phases de creux des cycles économiques. Mais la légitimité du régime s’appuyant sur un tas d’autres avantages : liberté d’expression, de circulation, etc. le seul facteur économique ne mène pas à une contestation sérieuse du système.

En revanche, dans un système politique verrouillé, qui refuse un certain nombre de libertés au nom de la poursuite de résultats économiques spectaculaires, la légitimité du régime sera forte durant la phase de rattrapage, celle où il peut donner l’apparence d’une grande efficacité, mais disparaîtra intégralement lorsque ces résultats ne seront plus au rendez-vous.

Par ailleurs, il faut noter cette fâcheuse habitude humaine de projeter l’avenir comme une prolongation du présent, sans rupture ; les dirigeants et le peuple sont dans ce cas convaincus que le modèle d’organisation économico-politique leur permettra non seulement de rattraper, mais de dépasser les démocraties libérales. C’est une erreur : ce qui permet à un pays d’en dépasser un autre, c’est l’innovation. Et de ce point de vue, avons-nous dit, les états autoritaires ont un moteur bridé, voire pas de moteur du tout.

Venons-en précisément à la Chine, même si elle est évidemment en filigrane dans tout ce qui précède.

Aujourd’hui, que dis-je ? depuis une dizaine d’années, des commentateurs répètent, à propos de la Chine, le mantra de la « consommation intérieure », comme s’il ne s’agissait que d’un bouton sur lequel on devrait appuyer.

En vérité, cette mutation vers la consommation intérieure me paraît mission impossible pour le gouvernement chinois. Ce n’est pas dans l’esprit général du modèle chinois, c’est même le contraire. L’économie de la consommation est un modèle extrêmement individualiste, c’est un modèle dans lequel l’individu est central, avec ses choix, ses envies, sa liberté de conduire son existence, de disposer de sa propriété et de lui-même, souverainement.

C’est la raison pour laquelle ce modèle de la consommation intérieure ne s’est véritablement déployé que dans les démocraties libérales.

En résumé, il est illusoire de penser que le régime chinois puisse « piloter » la transition vers la consommation intérieure, car la consommation intérieure ne pourra véritablement se déployer qu’à travers une réforme complète du régime lui-même. Le régime chinois est donc face à un problème insoluble : il ne peut se maintenir qu’en ayant de bons résultats économiques, ce qui implique le développement de la consommation intérieure, mais celle-ci ne saurait se déployer que dans le cadre d’une mutation des conceptions sociopolitiques, donc par l’abandon du régime actuel.

Cela doit conduire, inexorablement, à l’effondrement d’un régime comme le régime chinois. Mais un effondrement très brutal, et très dangereux.

En effet, l’hypothèse de l’effondrement « tranquille », nous en avons eu le spectacle avec la fin de l’URSS : Gorbatchev, espérant sauver le système soviétique, avait opté pour le choix de la démocratisation du régime, dans le but de briser le plafond de verre du développement économique, après que l’URSS ait compris qu’elle ne rattraperait jamais les Etats-Unis, ayant été même doublée, dans la course, par le Japon dans les années 1980.

Les Chinois, qui ont cet exemple en mémoire, s’illusionnent en recherchant une solution alternative. C’est la méthode Xi Jinping : l’abandon du régime tel quel est exclu, et on procède au contraire à un renforcement du pouvoir central : purges au prétexte de lutte contre la corruption, loi de sécurité nationale, mobilisation du peuple par la rhétorique nationaliste.

Ces mesures, pour maintenir le système debout et tenter de résoudre cette quadrature du cercle de maintien d’un étatisme autoritaire et de recherche de développement d’une forte consommation intérieure, ne seront pas plus efficaces que celles de Gorbatchev en sens inverse ; en revanche, elles sont beaucoup plus dangereuses. En exacerbant les tensions au lieu de leur céder, la Chine se prépare un avenir de guerre civile et/ou de guerre extérieure.

Xi Jinping est encore moins lucide que Gorbatchev, qui espérait sauver le régime soviétique en le reniant partiellement : au moins le Russe avait-il compris que le régime lui-même posait problème. Pour Xi, le régime est viable est doit seulement être renforcé dans le sens de ce qui, en réalité, constitue ses pires travers.

Il a amorcé une politique d’escalade qui ne permettra en aucune façon de régler les problèmes économiques, qui sont que le gros wagon chinois est arrivé au niveau de la locomotive américaine, et décélère à présent rapidement : la croissance ralentit, les importations s’effondrent, la banque centrale chinoise appuie désespérément sur l’accélérateur d’un moteur inexistant, la bourse de Shangaï tousse, et pas qu’un peu.

L’effondrement de l’économie chinoise, causée par un régime inadapté, a commencé, et Xi Jinping ne quittera pas le pouvoir avant 2022. Il sera donc vraisemblablement aux commandes quand les choses commenceront vraiment à aller mal, ce qui sera d’autant plus le cas que le client américain entrera très probablement en récession en 2016 http://www.historionomie.com/archives/2015/04/21/31927095.html . Ce qui laisse présager le pire : alors que l’économie chinoise ralentit et que le régime se durcit, la confrontation avec les voisins en mer de Chine s’installe http://www.courrierinternational.com/article/mer-de-chine-meridionale-des-bases-militaires-chinoises-sur-les-iles-de-la-discorde .

La fable sur laquelle je débutais peut avoir une fin alternative : si le wagon ralentit alors qu’il traverse une ville, les dirigeants, de peur d’être dévorés par les passagers affamés, seront certainement tentés de pousser les passagers à bondir hors du wagon pour aller piller les environs.

Et là, on retombe sur la date et le scénario de la prochaine guerre mondiale dont je parlais récemment.