Nous avons appris aujourd’hui que l’Etat islamique menace d’envoyer 500 000 migrants en Méditerrannée pour provoquer le chaos et submerger l’Italie.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les chiffres ne sont pas exagérés : il y aurait en Libye 700 000 migrants en attente de traverser la mer et la faiblesse des moyens de transports ne serait pas un réel obstacle puisque la méthode des passeurs est d’abandonner les migrants en mer sur des rafiots et de compter sur la bonne conscience humanitaire des européens pour que ceux-ci envoient des sauveteurs.

L’Etat islamique en Libye présente cette menace comme un moyen d’impunité : cela constituerait des représailles si jamais l’Europe prétendait intervenir directement en Libye pour contrer les djihadistes qui font de cette région en proie aux désordres et riche en pétrole leur prochaine cible de conquête. Si l’intimidation fonctionne, l’Etat Islamique sera gagnant et pourrait reproduire son avancée spectaculaire de 2014 en Irak et Syrie, et retrouver l’élan actuellement perdu dans ces régions. Outre de nouvelles ressources financières considérables, la conquête de la Cyrénaïque donnerait à l’Etat islamique un avantage stratégique en lui permettant d’encercler l’Egypte, dont le Sinaï est déjà infesté.

Inversement, si l’Europe se décide à intervenir et que les djihadistes mettent leur menace à exécution, une arrivée si massive de population pourrait créer de grands désordres en Italie et rendre difficile la riposte européenne en Libye, permettant à l’Etat islamique de se développer, tout en livrant le sol européen, via l’Italie, à la pénétration d’éléments djihadistes dangereux.

Ce faisant, et en prenant un peu de recul pour regarder le grand tableau de l’Europe, on doit constater que l’Etat islamique est l’allié objectif de Poutine : tandis que Poutine pousse son avantage en Ukraine, à l’Est, le djihadisme menace au sud. Ainsi est reproduit un mouvement de tenaille semblable à celui opéré par les Alliés en 1943.

Poutine, auprès de ses partisans populistes européen, aime à se montrer comme le rempart de la civilisation occidentale contre l’avancée de l’islam. Il serait celui qui ne reculerait devant aucun moyen pour « protéger » l’Europe du djihadisme, et serait prêt à rendre aux fanatiques meurtriers la monnaie de leur pièce.

Pourtant, ses soutiens qui croient à cette propagande oublient bien vite que c’est Poutine qui a protégé l’Iran et son programme nucléaire militaire de sanctions trop dures de la part de l’Occident durant la dernière décennie.

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Photo : Poutine terrorisant à sa façon  l’ennemi islamiste dont il veut protéger l’Europe

Plus encore, on ne peut croire que Vladimir Poutine n’ait pas conscience de ce que la menace stratégique islamiste se répandant sur les côtes de Méditerrannée ouvrent en Europe un « second front » doublement efficace pour lui : non seulement les mesures de défense que ce front va exiger des Européens va grever leurs budgets et limiter d’autant leur capacité de s’opposer à l’avancée russe en Ukraine, ce qui lui permettra à la fois de continuer à progresser et de discréditer ce faisant l’Union européenne et l’OTAN, semant toujours plus le doute et la confusion entre les peuples européens ; mais en outre l’exacerbation de la menace djihadiste et cette impression que l’ennemi est aux portes va favoriser en Europe ces mêmes partis populistes europhobes que Poutine finance un peu partout, et sur lesquels il compte pour miner de l’intérieur l’unité europénne.

L’idéal, je le répète, serait pour Poutine une élection de Marine Le Pen en France. Poutine se retrouverait ainsi dans la position des Alliés en 1944 : menaçant l’UE par le sud avec l’Etat islamique, désormais maître d’une France qui quitterait l’OTAN et s’allierait à lui, lui-même ayant les mains libres à l’Est, serait pratiquement en mesure de dicter ses conditions à une Allemagne désormais isolée.

Voici comment, dans la guerre qu’ils mènent contre les valeurs occidentales : la démocratie, l’état de droit, le libre-échange, djihadistes et poutinistes, malgré la haine qu’ils se portent mutuellement comme jadis les nazis et les bolchéviques, sont des alliés.

POST SCRIPTUM : un lecteur me fait remarquer que l’Etat islamique est sunnite alors que la république islamique d’Iran est chiite, et que je n’en ai pas tenu compte. En fait, ce distinguo ne change rien, mais il est vrai qu’il faut expliquer pourquoi.

D’abord il faut rappeler que le djihadisme est commun aux deux groupes : il y a des djihadistes chiites et des djihadistes sunnites. Les noms des groupes chiites sont aussi connus que ceux des sunnites : Hezbollah, Armée du Mahdi de Moqtada Al Sadr pour ne citer qu’eux.

Ensuite, il ne faut pas négliger la porosité entre les mondes djihadistes chiite et sunnite. Il est de notoriété publique que l’Iran chiite entretient des liens étroits avec le Hamas sunnite. Les Frères Musulmans ont, à l'occasion, montré qu'ils étaient capables de s'allier à la République Islamique, jusqu'à voir son régime comme un exemple à suivre. Les djihadistes sunnites sont les plus voyants pour l’Occident pour des raisons de proportion : il y a 80% de sunnites et 20% de chiites dans le monde musulman, et cette proportion se retrouve dans les activités djihadistes ; en outre, depuis l’avènement de l’Etat islamique, c’est effectivement le djihadisme sunnite qui occupe le devant de la scène, après quelques années durant lesquelles l’Iran et son programme nucléaire ont été présentés comme le danger n°1.      

Venons-en à la Russie et pourquoi cela ne change pas grand-chose.

D’abord, notons ce billet a pour principal objet de rappeler à ceux qui, en Europe, seraient prêts à collaborer avec Poutine et ses sombres visées au nom de la lutte contre le djihadisme que c’est un mauvais calcul. L’objet de l’article n’est donc pas de disserter sur la multiplicité du djihadisme et le fait, évident, que l’EI n’en est qu’une expression parmi d’autres, possiblement rivales. Dès lors, la démonstration se concentre sur le fait que Poutine n’est pas plus gêné que qui que ce soit d’autre pour collaborer avec le djihadisme quand cela l’arrange, et que par conséquent il ne serait nullement plus efficace dans le combat contre le djihadisme que l’Amérique ou les Européens actuellement.

Et puisque, par ailleurs, Poutine n’est pas vraiment un ami du droit, de la démocratie et du libre-échange, s’il n’est pas non plus supérieur aux autres face à ce danger djihadiste, l’argument selon lequel il faut fermer les yeux sur ses défauts pour faire de lui notre rempart anti-djihad tombe ; ce qui est mon propos.

Or donc, certes, l’Etat islamique qui nous menace actuellement n’est pas chiite. Mais Poutine n’a pas seulement montré une proximité avec l’Iran islamique, spécialement du temps de l’infect Ahmadinejad. Il est également proche de la Turquie de plus en plus islamique d’Erdogan, avec lequel il entretient de bonnes relations car il sait que cela affaiblit la cohésion de l’OTAN, dont la Turquie est un membre important. Or, l’on sait que, dans l’ascension de l’Etat islamique en Irak et en Syrie, la Turquie d’Erdogan a joué un rôle pour le moins trouble. Autant, donc, pour l’innocence de Poutine en matière de collusion avec un certain djihadisme sunnite. J'avais d'ailleurs déjà évoqué de possibles intérêts russes dans le succès de l'Etat islamique il y a quelques mois.

En outre, les liens de la Russie avec l’Iran chiite vont se distendant à mesure que les Américains remodèlent leurs alliances en Orient, en réaction précisément à la montée de l’Etat islamique. Une amélioration du dialogue entre l’Iran et les Etats-Unis poussera encore un peu plus Poutine à se rapprocher de la Turquie pour maintenir son influence dans la région.

Ainsi donc, Poutine est bien l’allié objectif du djihadisme en Europe. Et réciproquement.