La fortune personnelle de Vladimir Poutine

Il est apparu hier une information « spectaculaire » : selon Bill Bowder,  gestionnaire du fonds d’investissement Hermitage qui fut l’un des plus gros investisseurs étrangers en Russie, non seulement Poutine serait richissime, ce dont on se doutait déjà mais il serait même l’homme le plus riche du monde, à la tête d’une fortune avoisinant les 175 milliards d’euros (200 milliards de dollars), soit plus du double de la fortune de Bill Gates.

Bien sûr, l’énormité du chiffre et le fait que Bill Bowder donne là un jugement sans preuve peuvent faire douter. Les précédentes estimations dont j’avais eu connaissance jusque-là étaient très inférieures : dans un article de la revue Commentaire que j’avais lu en 2007 ou 2008, et dont je ne retrouve plus les références,  je me souviens qu’il était question d’une fortune tournant autour de 20 milliards d’euros. D’après les Américains, cette fortune se montait à 40 milliards  mais il n’était pas précisé si cette somme était seulement la part qu’ils pensaient connaître de la fortune de Poutine ou une estimation globale de celle-ci.

Ce chiffre de 200 milliards de dollars est-il donc crédible ?

Les affirmations de Bill Bowder sont très lapidaires, mais pour autant pas isolées : en 2012 le Nouvel Observateur évoquait des chiffres similaires et de manière plus documentée, décrivant les modes d’accumulation et de détention par hommes de paille de cette colossale fortune. Outre le chiffre, ce qui peut paraître étonnant est la capacité à accumuler de manière aussi massive, en une quinzaine d’années, une fortune si gigantesque, ce qui se fait nécessairement par le détournement et le pillage.

Mais est-ce si surprenant ?  Quand on sait la fortune qu’ont amassé les Balkany  alors que la commune de Levallois-Perret dont Patrick Balkany est maire ne compte que 65 000 habitants, et que la France se classe 26eme au classement mondial de la corruption de Transparency international en 2014, contre 136 pour la Russie, l’on se dit que, au plan pratique, le détournement massif et à une telle échelle a une certaine plausibilité.

De plus, l’accumulation de fortunes importantes est une constante dans les régimes corrompus. L’on sait ainsi que les frères Castro ou Hugo Chavez ont pu amasser des fortunes d’environ 2 miliards d’euros.

Mais, dira-t-on, rien d’approchant avec l’énormité du détournement dont Poutine est soupçonné.

Certes, toutefois l’on dispose d’un exemple voisin plutôt bien documenté : il s’agit du cas de Khamenei, le Guide Suprême d’Iran, qui d’après une enquête sérieuse serait à la tête d’une fortune de 95 milliards de dollars.   Ce n’est pas à proprement parler une fortune personnelle, mais c’est une fortune privée sous le contrôle exclusif de Khamenei. Cette fortune, qui serait constituée pour moitié de biens immobiliers et pour moitié de parts dans des entreprises de tous secteurs, est bien du même ordre de grandeur que celle attribuée à Poutine. Sachant que l’Iran est deux fois moins peuplé que la Russie et a un PIB nominal quatre fois inférieur, la richesse supposée de Vladimir Poutine paraît proportionnellement tout à fait crédible, et ce d’autant que le dernier classement de Transparency International (2014) place l’Iran en même position que la Russie (136 e).

On imagine aisément l’instrument de pouvoir que cela constitue. Vladimir Poutine emploie vraisemblablement sa fortune comme le guide iranien, comme instrument de pouvoir personnel et levier d’un contrôle accru de l’appareil d’Etat, par la corruption et le clientélisme. Cela permet en outre de contourner tous les obstacles institutionnels au pouvoir. On imagine aussi combien est faussé le jeu démocratique dans une telle situation : à quoi ressemblerait une démocratie française dans laquelle François Hollande serait à la tête d’une fortune de 200 milliards ? Ou la démocratie américaine avec un Barack Obama possédant 1500 milliards ?

Tout ceci, bien sûr, n’empêche pas Vladimir Poutine d’expliquer qu’il n’a qu’un appartement à Moscou et un salaire modéré de chef d’Etat. Comment faire confiance à ce que dit un tel individu lorsqu’il parle de l’action de son pays à l’étranger, ou traite tous ses ennemis de nazis ?

La cinquième colonne

Deuxième point, plus important encore et sur lequel je reviens systématiquement car il est au cœur de la menace que représente la Russie poutinienne pour l’Europe.

J’ai relu tantôt cet article excellent de Johan Rivalland, opérant une lecture de Vladimir Boukovski, lequel expliquait combien les soviétiques avaient su mobiliser le pacifisme des Occidentaux pour gagner du temps et servir leurs desseins impériaux.  Il faut croire que les siloviki ont su préserver les méthodes qui marchent, vu le soutien qu’ils obtiennent en Europe de l’Ouest.

Au reste, on peut ajouter que l’URSS ne fut pas la seule à utiliser le pacifisme chez l’adversaire comme une arme de guerre. Les nazis anglais d’Oswald Mosley exigeaient durant la Drôle de guerre « Stop war ! », prônant la fraternité avec les aryens germaniques.

J’ai déjà évoqué le fait que Poutine finance et encourage tout ce que l’Europe compte de partis europhobes, mais parfois une image permet de mieux se rendre compte. On la trouvera ici. Elle est déjà assez effrayante en soi, mais il faut noter que cette carte oublie l’Italie, dont la Ligue du Nord de Matteo Salvini est proche de Poutine ; quand au texte, il ne mentionne que l’Aube Dorée en Grèce en oubliant Syriza qui est désormais le gouvernement de ce pays.

A noter que, jusqu’ici, je n’avais pas évoqué le fait que même le parti eurosceptique UKIP, dont le dirigeant Nigel Farage m’avait pourtant inspiré de la sympathie, et très poutinophile.

Mais il faut savoir qu’il n’y a pas que dans le domaine politique que l’influence poutinienne peut se faire sentir. On la trouve aussi dans le milieu médiatique. Ainsi, le discours de TF1 porterait un biais prorusse. Certes, le site  présentant cette conclusion est vigoureusement pro-Kiev, et le propos doit donc être pris avec un regard critique. Cependant les éléments avancés, correctement sourcés, pointent effectivement vers des liens d’affaires importants entre Martin Bouygues, propriétaire de TF1, et le gouvernement russe. Quand on sait le poids de TF1 dans la formation de l’opinion française, c’est préoccupant.

On a appris en outre, ces derniers jours, que des individus partent désormais se battre en Ukraine, du côté séparatiste, comme d’autres partent se battre en Syrie.  On se demande si le gouvernement français surveillera ces gens au retour de leur guerre comme sont censés l’être ceux qui reviennent du djihad.

Ces différents éléments, tous ensemble, montrent la force du parti russe en France, ce qui peut avoir des conséquences très importantes en cas de conflit. L’on sait qu’en 1940 le Parti communiste français fit office de cinquième colonne à l’Allemagne nazie alliée à l’URSS par le pacte germano-soviétique.  Après les prochaines grandes échéances électorales, le parti de Marine Le Pen pourra servir de cinquième colonne et bloquer la réaction française en cas d’invasion de l’Europe par les Russes… si l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen elle-même ne livre pas la France sur un plateau au pouvoir de corruption poutinien.