La situation au Moyen-Orient, depuis la montée en puissance de l’Etat Islamique (que j'appelle ainsi plutôt que Daech pour une raison expliquée ici), est non seulement explosive mais semble également très embrouillée et, pour l’observateur passant rapidement sur le sujet, il paraît bien compliqué de savoir pourquoi qui fait quoi, ce qui implique de savoir qui veut quoi ; ce d’autant plus que les schémas d’interprétation traditionnels semblent bousculés en même temps que vacillent de vieilles alliances et que semblent subitement mises sous le boisseau de vieilles rancoeurs, et que des informations contradictoires voire, si l’on pense encore suivant les schémas en vigueur il y a six mois, parfaitement incongrues, se multiplient.

Je voudrais donc aujourd’hui proposer une petite synthèse de ce que je pense avoir compris des bouleversements actuels en essayant de déterminer l’approche des grands protagonistes de la région.

Que veulent les Etats-Unis...

Concernant l’Iran ? Les Américains en sont, je pense, à la phase de détente, comme pour la Guerre froide avec les soviétiques. L’aspect totalitaire de la théocratie n’est pas semblable en Iran et en Arabie Saoudite. En Arabie Saoudite l’obscurantisme religieux marque bien plus les mentalités, car c’est un pays dont les rouages sociaux sont demeurés très féodaux. L’Iran, au contraire, était dans les années 1970 l’un des pays les plus développés du monde, avec une vie à l’occidentale. Le régime iranien ressemble bien plus à un régime soviétique qui a des mollahs à la place d’un Parti communiste, qu’à une théocratie arriérée. Le régime iranien est un régime totalitaire aux structures très modernes, héritées de sa période pro-occidentale. En d’autres termes il y a, pour simplifier, la même différence entre l’absolutisme russe d’Ivan le Terrible et le totalitarisme soviétique de Brejnev qu’entre le régime d’Arabie Saoudite et celui de l’Iran. L’un des deux est plus proche de la civilisation occidentale que l’autre, et c’est pour cette raison, je pense, que les USA en viennent à songer que l’Iran est peut-être un meilleur interlocuteur que l’Arabie Saoudite. Un changement de perception lourd de conséquences car dans le retour de Guerre froide qui s’installe entre Amérique et Russie, disposer en l’Iran d’un allié au lieu d’un ennemi est un moyen de circonscrire et même de menacer par le sud la Russie poutinienne ; l’idée que cet allié soit au fond plus « naturel » facilitera la transition.

C’est dans ces circonstances qu’est apparu l’Etat islamique, qui sert décidément de catalyseur à l’évolution de la région. Ne soyons pas naïfs : dans l’état actuel des choses, l’Iran n’est nullement prêt à tomber dans les bras des Etats-Unis. Ce ne sera jamais le cas sans un changement de régime, et pour l’heure la République Islamique espère seulement faire d’une pierre deux coups en utilisant le monstre djihadiste pour obtenir un assouplissement concernant son programme nucléaire et en utilisant les USA pour combattre à sa place le même monstre djihadiste. Néanmoins ce genre de rapprochement n’est jamais sans conséquence pour un régime qui tire une grande partie de sa légitimité de son isolation, et donne du crédit aux « modérés » ou « partisans du dialogue ». L’Iran pourrait finir par avoir son Gorbatchev.

Et je ne pense pas, à ce propos, que la question d’Israël soit un obstacle fondamental à cette évolution : on a vu jusqu’à présent l’Arabie Saoudite être parfois un allié de fait, quoiqu’officieux, d’Israël, et l’on voit mal pourquoi l’Iran ne serait pas capable, en cas de nécessité stratégique, de ce genre de compromis. Ce d’autant que l’attitude systématiquement anti-israëlienne iranienne était en partie un outil stratégique qui servait à gagner à un pays doublement isolé, étant chiite et perse, un soutien populaire et donc une légitimité dans les pays arabes et sunnites.

Concernant l’Arabie Saoudite ? Il s’est passé dans les dernières années un événement géopolitique extrêmement important qui est la hausse considérable de la production d’hydrocarbures américains, grâce à la fracturation hydraulique. L’importance de l’Arabie Saoudite est donc en train de devenir moins fondamentale dans le dispositif de l’ordre mondial américain, ce d’autant que les Etats-Unis comptent devenir un important fournisseur de l’Europe en hydrocarbures (comme je l’avais déjà évoqué http://historionomie.canalblog.com/archives/2014/09/19/30615799.html ). En outre, l’Iran dispose de réserves de pétrole et de gaz considérables qui pourraient également servir à alimenter l’Europe en cas de difficultés avec l’Arabie Saoudite, et donc à préserver l’ordre américain du monde, l’autorité américaine sur l’Europe se fondant essentiellement sur sa capacité à assurer la sécurité de ses approvisionnements.

Je ne pense pas que l’intention des Américains soit véritablement de « lâcher » l’Arabie Saoudite, mais leur volonté est probablement d’aller vers des relations plus équilibrées entre les différentes puissances régionales, ce qui implique une plus grande liberté de ton, en particulier concernant le régime saoudien-même : il est fort possible que l’Amérique est en train de retirer son soutien à celui-ci comme elle a abandonné le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud après la disparition du danger communiste global. Le soutien à l’Arabie Saoudite ne disparaîtra donc pas mais sans doute, en le rendant moins inconditionnel, l’Amérique trouvera-t-elle le double avantage d’avoir plus d’options au Moyen Orient et de se sortir quelque peu du paradoxe inconfortable de défendre la liberté et les droits de l’Homme tout en apportant son secours et son appui à l’un des régimes les plus intolérants du monde.

Les dirigeants de l’Arabie Saoudite, ces temps-ci, ont de quoi être inquiets, et se trouvent stratégiquement pris entre le marteau et l’enclume : leur régime est désormais menacé par l’Etat islamique, qui les égorgerait tous s’il pouvait, et à moyen terme paraît menacé par des Etats-Unis méfiants face au wahhabisme et ses liens dans la genèse du djihadisme. Sans doute leur alliance avec l’Amérique sera-t-elle désormais plus circonspecte, mais les Saoudiens ont probablement conscience de ce qu’ils risquent moins, tout bien pesé, en demeurant alliés des USA.

Que veut la Turquie ?

Pour la Turquie d'Erdogan le danger stratégique n'est pas l'EI, c'est un Kurdistan libre. Erdogan sait très bien que son armée lui suffit pour défendre son territoire contre l'Etat islamique. En revanche le sécessionnisme kurde est un vrai danger pour l'intégrité de la Turquie. Or une défaite rapide et totale de l'EI, avec des Peshmergas bien équipés et une dynamique kurde favorable, serait un danger pour l'intégrité territoriale de la Turquie. Pour Erdogan, attaquer l'EI signifie aider au renforcement des Peshmergas, un ennemi stratégique de demain autrement plus menaçant. Et ce d'autant plus que si étriller des djihadistes est désormais très admissible devant l'opinion mondiale, massacrer les kurdes indépendantistes serait rapidement mal vu et condamné, surtout si le Kurde est un héros de la résistance au djihadisme. Donc Erdogan va adopter une attitude passive, sécurisant surtout ses frontières en espérant en son for intérieur que l'EI va étriller les Peshmergas et anéantir pour longtemps l'espoir kurde. C'est seulement si cela arrive qu'Erdogan interviendra, certain qu'il n'y aura rien de stratégiquement pire que l'EI une fois celui-ci détruit.

J’ajouterai qu’Erdogan, rival de l’Iran comme puissante régionale, verrait d’un bon oeil la chute d’Assad et l’installation d’un gouvernement sunnite qui pourrait être à la Turquie ce que le régime Assad était jusqu’à maintenant à l’Iran.

Que veut la Russie ?

J’ai été interpellé il y a quelques jours par le contenu d’un article selon lequel l’Etat islamique surveille le programme iranien et entend faire tomber le régime chiite des mollahs, ce qui ne m’a pas surpris, et compterait offrir à la Russie l’exploitation de champs de gaz irakiens en sa possession en échange d’informations sensibles sur l’Iran auxquelles la Russie, plutôt alliée de l’Iran jusqu’à présent, aurait eu accès.

La Russie aurait-elle intérêt à jouer, au moins pour partie, le jeu de l’Etat islamique ?

Certes elle a elle-même maille à partir avec le djihadisme dans le Caucase, mais c’est un danger minime face à la menace stratégique une recomposition des alliances au Moyen-Orient  au profit des Etats-Unis. Avec le rapprochement USA/Iran provoqué par la montée en puissance de l'EI, les Russes sont en passe de perdre leur bouclier perse au sud. Sans doute envisagent-ils sinon de renverser leurs alliances, du moins de troubler leur jeu pour s'assurer que les choses ne vont pas rapidement évoluer vers une Irak sécurisée et un Iran à nouveau ami des Américains.

Pour l’heure, la déstabilisation du Moyen-Orient, c'est un prix des hydrocarbures maintenus et des incertitudes sur l'approvisionnement européen, ce qui consolide la demande pour le gaz russe et met Poutine en position de force en Ukraine et en Europe de l'Est alors que l'hiver approche et qu'une partie de la population européenne n'a pas de quoi se chauffer sans gaz russe.

A terme, cependant, les défis russes au Moyen Orient sont nombreux et la situation délicate pour Poutine : difficile de se maintenir en Syrie s’il perd l’Iran... Le seul moyen, alors, de conserver la Syrie et son précieux port de Tartous dans le jeu russe serait une victoire de l’Etat islamique, car la simple mise en place d’un régime sunnite se ferait au profit de la Turquie, qui joue son propre jeu ; quoiqu’une entente entre Poutine et Erdogan ne serait  peut-être pas à exclure, vues les distances que prennent les Turcs avec les desseins occidentaux depuis quelques années.

 

Voilà ce que je pense avoir compris de la situation actuelle au Moyen Orient, d’après les éléments en ma possession. J’ai évoqué les trois gros qui font, autour de l’Etat islamique, le jeu de la région : l’Iran, la Turquie, l’Arabie Saoudite. J’ai tenté d’interpréter comment Russes et Américains, les deux géants, tentent de se positionner par rapport à ce jeu. Il me semble certain que, même si les choses sont actuellement confuses, les Américains ont les meilleurs cartes et si l’on dit que Poutine a l’initiative et mène le jeu autour de l’Ukraine, ce n’est pas le cas dans cette zone hautement stratégique de l’échiquier international qu’est le Moyen Orient.