Pour poursuivre dans le parallèle entre la situation présente de l’Amérique, l’Europe et la Russie et la situation antique entre Rome, la Grèce et la Macédoine alliée à Carthage, je voudrais cette fois-ci l’aborder sous l’angle des courants politiques nourrissant les tensions géopolitiques, et pour lesquels le parallèle semble tout aussi pertinent.

J’ai déjà expliqué, ici ou , comment la situation entre Amérique, Europe et Russie devrait évoluer. J’ai présenté un scénario assez soft dans lequel la Russie s’isolait seule, et un autre plus dur dans lequel l’Amérique et la Russie se heurtaient dans une confrontation nucléaire, limitée ou non.

Je n’ai pas envisagé la possibilité d’une défection massive d’une partie de l’Europe vis-à-vis de l’Amérique, qui pourrait stimuler celle-ci à réagir violemment. C’est un scénario auquel j’avais songé il y a quelques années mais qui me semblait improbable dans la situation telle que je la percevais dorénavant. Mon avis a changé à la lecture d’un article de Guy Millière que je recommande vivement et relatif à la montée d’une internationale néo-fasciste en Europe.

Dans cet article l’on apprend que la sympathie que semble susciter Vladimir Poutine chez un grand nombre de souverainistes en France est un phénomène répandu en Europe, mais plus encore que ces gens organisent des congrès structurés (dernier en date à Vienne, en mai 2014) autour d’une idéologie qui :

- voit le libéralisme comme un danger mondial contre lequel il faut lutter

- reprend l’idée conservatrice et souverainiste d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural », c’est-à-dire d’une alliance russo-européenne visant à constituer un bloc continental hostile à la thalassocratie américaine

- est empreinte du collectivisme traditionaliste commun à tous les nationalistes

Le centre de gravité de ce mouvement est naturellement la Russie. Je dis « naturellement » parce qu’elle est, en Europe, le seul pays qui incarne pleinement l’idéal politique en question : un pays au régime autoritaire, très nationaliste, s’appuyant sur les traditions (spécialement l’institution religieuse) tenant tête à la puissance américaine ; ce qui lui donne une primauté, comme jadis à l’URSS sur les partis communistes européens. Tout comme au temps de Staline, de Krouchtchev et de Brejnev, elle a par conséquent un intérêt géopolitique direct à nourrir dans toute l’Europe un parti susceptible de soutenir sa cause, notamment dans les médias.

La montée de cette forme d’internationale fasciste, rassemblée par ce que l’on peut appeler un « nationalisme européen », correspond à ce que j’ai appelé dans un ancien article sur Contrepoints le passage de l’internationalisme à l’extrême-droite, après être passé de la gauche à la droite après guerre dans l’européanisme. Qu’on me permette de me citer : « Aujourd’hui, on sent même une ébauche de disparition du nationalisme souverainiste à l’extrême-droite au profit d’un décalage de l’européanisme de la droite vers les réactionnaires : on en trouve des éléments, même si ce n’est qu’embryonnaire, dans la dénonciation du complot « Eurabia », qui voudrait que les élites européennes se sont entendues pour remplacer les peuples d’Europe par une immigration arabo-musulmane et que tous les « populismes » d’Europe s’unissent pour protéger la civilisation européenne en danger ; s’annonce, en fait, l’internationalisme d’extrême-droite. »

Bien sûr, la mise en place d’une telle coordination, qui vient après des années de vide en remplacement du « parti russe » qu’étaient les divers partis communistes aux ordres de la Moscou soviétique, est en soi un phénomène inquiétant, peut-être plus profondément révélateur encore du retour de la Guerre froide que les passes d’armes autour de l’Ukraine.

Mais l’individu un peu au fait des schémas historiques, ayant conscience du puissant parallèle entre histoire gréco-romaine et euro-américaine, le phénomène est plus inquiétant encore.

Ecoutons ce que dit Paul Veyne ( "L'identité grecque contre et avec Rome", in L'Empire gréco-romain, p.178 ; je recommande vivement la lecture de cet article, dont de nombreuses pages font écho à la situation actuelle entre l’Europe et l’Amérique) de ces rapports gréco-romains : "les pauvres, les foules, étaient hostiles à Rome, et les riches étaient proromains ou laissaient faire, s'abstenaient de résister". Je trouve l’image frappante. N'est-ce pas le tableau des rapports actuels entre l'Europe et l'Amérique ? Dans nos sociétés européennes, de manière évidente, on note un anti-américanisme populaire largement partagé et, sinon un proaméricanisme, du moins une indifférence des classes aisées, qui apprécient l'ordre prévalant depuis 1945 et la stabilité apportée, favorable à la préservation des fortunes et des situations. On observe même que l'Antiquité avait aussi ses altermondialistes, notamment les Cyniques, que les auteurs grecs reconnaissant les avantages de la paix romaine, notamment Polybe, dénonçaient comme "démagogues", qui agitaient le peuple avec des rêves irréalistes de redistribution ; aujord'hui ils se battent contre le capitalisme, hier ils rêvaient de supprimer les dettes. Plus largement, ce sont bien les foules, le peuple qui montre le plus puissant antiaméricanisme : les ouvriers jadis clients du Parti Communiste, qui se tournent aujourd’hui vers le Front National de Marine Le Pen, au programme économique très socialiste, les souverainistes traditionnels, héritiers du nationalisme droitier de l’entre-deux guerres ; les ouvriers restés à gauche, suivant jusqu’à il y a peu Jean-Luc Mélenchon, sont animés du même anti-américanisme.

Les sondages sur la question ne sont pas légion et il est donc difficile d’en tirer des leçons certaines. Cependant, chose curieuse, et alors que généralement les pays les plus antilibéraux sont les plus antiaméricains, la très antilibérale France semble être cette année dans le top dix des pays les plus américanophile : 75 % des Français auraient une opinion favorable des Etats-Unis, 25 % une opinion défavorable... ce qui correspond assez aux scores cumulés des deux extrêmes de l’échiquier politique. Les chiffres de 2007  étaient cependant différents : seuls 15% éprouvaient alors une antipathie vis-à-vis des USA, la progression est donc nette ; en outre il était donné alors seulement 30% de sympathie vis-à-vis des Etats-Unis, les 55% restant éprouvant de l’indifférence ; il est probable alors que les 10% supplémentairs d’antiaméricains soient d’anciens indifférents.

Pour l’Allemagne, je n’ai trouvé que des données de 2007 et 30% seulement de la population avaient alors une image favorable de l’Amérique.

Pourquoi vois-je dans tout ceci des motifs d’inquiétude ?

Parce que, dans l’hypothèse d’une poursuite du renforcement de la Russie et d’une confrontation directe avec l’OTAN, cette internationale néo-fasciste décrite par Guy Millière pourrait être la cause de troubles importants en Europe. Plus grave encore, l’élection dans deux ans de Marine Le Pen semble de moins en moins un scénario parfaitement improbable (quoiqu’encore largement improbable) vue la dégradation rapide de la situation économique et sociale de la France et l’incapacité manifeste du gouvernement de faire les réformes nécessaires à un redressement de la situation ; et de toute façon, les réductions drastiques de dépense publique que nécessite ce redressement nourriraient fortement les sentiments anti-Europe de Bruxelles et anti-finance, antichambres de l’idéologie néo-fasciste en question, et le vote des extrêmes en serait renforcé. Or, l’arrivée au pouvoir, ou en tout cas au gouvernement, du Front National, pourrait dans le cadre plus général d’une crispation des rapports entre Amérique et Russie rendre très nerveux les Américains, la France étant, avec son arsenal nucléaire et ses forces armées, une pièce importante du dispositif de l’OTAN en Europe ; de la même manière que l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand et la mise en place de ministre communistes inquiéta très vivement Washington.

 

En 146 avant Jésus-Christ, une partie de la Grèce se souleva contre Rome en prenant le parti macédonien ; ce soulèvement eut notamment pour causes l'animosité du peuple grec contre Rome, attisée par le pro-romanisme des élites qui avaient accaparé le pouvoir après l'effondrement macédonien : ces élites furent renversées au profit de Grecs patriotes favorables au rejet de Rome. La mise en place d’une internationale néo-fasciste, la montée des populismes en Europe pourraient bien nous préparer un scénario similaire, qui serait cohérent avec le caractère systématique du parallèle entre histoire gréco-romaine et euro-américaine jusqu’à présent.

On peut imaginer, si les choses s'aggravent au plan économique (et c'est plausible) un mécontentement grandissant des peuples européens, ou d'une partie d'entre eux, et un basculement politique nuisible à l'Union européenne, hostile à l’ordre capitaliste et démocratique voulu par l'Amérique, spécialement ces derniers temps avec la signature du traité transatlantique de libre-échange. Un tel basculement serait pain béni pour la stratégie russe, qui trouverait des oreilles plus attentives qu'actuellement. Imaginons alors un rapprochement Russie-Europe de l'Ouest, ou d’une partie de l’Europe de l’Ouest, ne serait-ce qu’un grand pays, acclamé dans les pays voisins par le parti russe. Ce serait pour l'Amérique un véritable scénario-catastrophe. Les USA chercheraient sans doute à rétablir la situation à leur profit, s'il le faut par des coups de force, et avec l'appui de la partie de l'Europe qui serait restée de leur côté. Nous serions alors dans une configuration de guerre qui, suivant le modèle gréco-romain, verrait la victoire américaine, la vassalisation définitive de l'Europe, et l'écrasement définitif de la Russie.

Soit une réplique du tournant de -146 : la provincialisation de la Grèce et la destruction de Carthage et de la Macédoine.

Mais ce scénario, plus encore que ceux que j’avais envisagés jusqu’ici, serait fort coûteux pour l’Europe, pour laquelle le fait d’être en première ligne face à la Russie poutinienne se doublerait d’un déchirement interne, et la renaissance de tensions potentiellement armées entre pays européens que ne finirait par réduire que la main du maître américain.