Tous ceux qui ont lu mon livre Rome, du libéralisme au socialisme : leçon antique pour notre temps savent combien le parallèle est profond et puissant entre l'histoire de l'Amérique moderne et celle de la Rome antique.

Ce qu'ils ne savent pas, parce que je ne l'ai pas dit dans le livre, c'est que le parallèle reproduit à la fin du texte, en annexe, est issu de miens travaux plus anciens, toujours en cours, et que je compte publier dans les années qui viennent (ce qui sera d'autant plus facile à faire que mon premier livre se sera vendu, bien sûr).

Ces travaux traitent du sujet de ce blog, à savoir de la notion de lois de l'Histoire, que l'on doit pouvoir dégager, comme celles de la physique, par un effort d'observation et un comparatisme méthodique.

Outre le parallèle entre Rome et l'Amérique, j'en ai repéré d'autres criants qui ont le grand intérêt de faire système avec le premier. Le plus frappant est sans nul doute celui que l'on peut établir entre la Grèce antique et l'Europe moderne. De ce parallèle j'ai déjà tiré un article,(s'y référer pour le parallèle entre les ligue achéenne et étolienne et l'Union européenne, donc je vais reparler ici) mais j'aimerais en dire un peu plus ici, car il permet d'éclairer, et en partie de prédire, l'évolution de la situation autour de l'Ukraine (Pour ceux que cela intéresse, j'avais il y a quelques années monté un site présentant les idées générales des deux parallèles. Il n'est que le reflet de l'état de mes recherches en 2010, et donc très incomplet, mais peut servir d'introduction).

D'après une rumeur, Poutine aurait déclaré au président ukrainien que les troupes russes pouvaient envahir, sur son ordre, les pays baltes, la Pologne et la Roumanie en deux jours. Autant dire que la situation est encore loin d'être apaisée, et peut dégénérer. De nombreux scénarios fleurissent. 

Le scénario de Piontovski peut faire froid dans le dos, qui envisage que Poutine puisse finir par lancer une attaque nucléaire mesurée sur des villes d'Europe de l'Est, en comptant sur la capitulation d'une OTAN terrifiée à l'idée d'entrer dans une guerre nucléaire, et une perte totale de crédibilité des USA comme protecteurs de l'Europe. Il faut reconnaître que tant l'emploi d'une arme nucléaire par Poutine sur une ville inconnue du grand public occidental que l'absence de réaction d'occidentaux tétanisés est plausible. Mais alors, l'OTAN disparaîtra-t-elle ? L'Amérique se repliera-t-elle sur elle-même, laissant les Européens à leur sort et Poutine réussir là où Staline et Brejnev avaient échoué, appuyé sur le pouvoir immense que lui donne la fourniture d'hydrocarbures ?

L'intérêt des "lois de l'histoire" n'est pas de prédire dans le détail ce qui va arriver ni la manière dont cela va arriver. En revanche elles peuvent permettre de décrire les grandes lignes de l'évolution des choses, et donc d'écarter les scénarios improbables.

Ce que l'on peut dire, c'est que l'Europe suit la même trajectoire que la Grèce antique depuis 1500 ans, et les Etats-Unis celle de Rome depuis leur fondation, et avant même leur indépendance. Il y a donc de fortes chances que cela continue.

Dès lors, on peut écarter l'idée d'un repli américain et de la fin du "règne américain sur le monde". On peut écarter semblablement celle d'une Europe livrée à elle-même et celle d'une Russie triomphant plus de quelques jours ou semaines.

D'abord, il faut noter (et cela méritera peut-être un prochain billet) qu'au fond on ne sait pas très bien où en est exactement la puissance militaire américaine ; on ne peut pas être complètement certain que les Etats-Unis n'ont pas fait des progrès ignorés des Russes et du monde en général, et il y a là une petite inconnue que les commentateurs soulèvent rarement.

Ensuite, malgré une présidence Obama assez molle qui paraît régulièrement dépassée par l'actualité internationale, nous sommes loins d'être devant une véritable phase de repli américain ; bien plutôt il s'agit d'une phase de replacement : les alliances au Moyen-Orient vacillent et paraissent parfois sur le point de se renverser, et l'Europe, loin de cesser de susciter l'intérêt américain, est au coeur de ses préoccupations économiques avec le traité de libre-échange. La crise ukrainienne, pour les Américains, est une occasion d'appeler les Européens à dénoncer certains de leurs contrats gaziers afin de pénéter le marché avec leurs propres hydrocarbures, dont la production a explosé avec la fracturation hydraulique. John Kerry, il y a quelques mois, a joué les représentants de commerce à ce sujet.

Si Poutine durcit son comportement et va jusqu'à une attaque nucléaire mesurée, les Européens seront sans doute tétanisés, Obama le sera peut-être un peu, mais il trouvera dans son pays beaucoup de gens pour le pousser, au nom de la sécurité des Etats-Unis. Car il ne faut pas oublier que pour l'Amérique, ne pas exercer le leadership, c'est le laisser exercer par un autre, et ne plus être vraiment indépendant. Les Européens, dans leur histoire, ont vécu sous plusieurs maîtres, souvent étrangers. Ce n'est pas dans l'ADN des USA qui sont nés dans la Guerre d'indépendance. L'Amérique sait que si elle laisse Poutine agir comme bon lui semble, elle perdra non seulement la confiance de l'Europe, mais celle de tous les pays asiatiques qui se tournent vers elle depuis quelques années, effrayés par la montée en puissance chinoise.

C'est pourquoi l'argument de Piontovski ne me semble pas tenir, qui veut que Poutine évitera de frapper l'Amérique sur son sol pour pas qu'elle ne se sente attaquée. L'Amérique se sent toujours attaquée quand son leadership est contesté globalement, et il se trouvera bien assez, aux USA, d'individus pour expliquer au peuple pour l'Amérique doit intervenir.

Et ce que nous indique le parallèle avec l'Antiquité, c'est qu'une intervention américaine se soldera par une victoire des USA, qui ne rendra que plus prégnante l'hégémonie américaine sur le monde en général et sur l'Europe en particulier. J'y reviendrai plus tard.