Je voudrais aujourd'hui aborder une question sur laquelle je n'ai pas d'avis tranché mais seulement quelques éléments de réponse contradictoires. Que ce billet ne soit donc pris que comme ce qu'il est.

Avec toutes les grandes lignes de faille géopolitiques préoccupantes qui marquent le monde de cette fin d'année 2014, les géopolitologues ont beaucoup à traiter. Il y a bien sûr au premier rang la montée en puissance de la menace djihadiste, dont on avait un peu trop vite espéré la disparition lors du Printemps Arabe, pratiquement à égalité avec une Russie redevenue inquiétante aux portes de l'Europe avec l'affaire ukrainienne. Sur le podium, on trouve une situation pour l'instant plus apaisée mais qui porte aussi ses raisons d'anxiété, avec l'Asie-Pacifique où l'ambitieuse Chine suscite la méfiance de ses voisins qui entassent des armes à grande vitesse, à la manière des puissances européennes à la veille de 1914. Bref on semble avoir l'embarras du choix parmi les scénarios de Troisième guerre mondiale (ou Quatrième, si l'on admet que la troisième était la Guerre froide). 

Parmi ces scénarios, certains soulèvent plus d'interrogations que d'autres, et en particulier ceux qui impliquent une confrontation directe des Etats-Unis avec un autre "géant" militaire, la Chine ou la Russie. L'actualité aidant, c'est un scénario impliquant cette dernière qui est le plus souvent envisagé. Et naturellement les commentateurs, à chaque nouveau coup joué par Poutine, s'interrogent sur la réaction américaine, et imaginent les coups et réactions suivants.

Néanmoins il y a une question que je n'ai guère vu envisagée par les géopolitologues, et qui paraît pourtant importante quand on prétend dire ce que feront les Américains dans ce cas-ci ou ce cas-là, à savoir leur réelle capacité d'action. En d'autres termes : quelle est la véritable puissance américaine aujourd'hui ?

Certes, l'on sait un certain nombre de choses :

- si l'US Air Force est la première force aérienne du monde (plus de 5700 avions) la deuxième force aérienne mondiale est... l'US NAvy (3700 aéronefs). Sachant que les troisième et quatrième aviations militaires du monde, à savoir la Chine (2500 appareils) et la Russie (moins de 2000) totalisent à elles deux moins de la moitié des effectifs américains, ce qui s'appelle une supériorité écrasante, spécialement si l'on ajoute aux forces américaines celle de ses alliés de l'OTAN

- pour ce qui est de la capacité de projection de puissance, et outre le maillage militaire mondial des bases US, on peut ajouter que l'Amérique dispose de quelque chose comme 80% des porte-aéronefs du monde.

- l'Amérique a le plus gros stock d'ogives nucléaires opérationnelles, 2150 contre 1800 pour la Russie et 250 pour la Chine

Toutes choses qui permettent de dire :

1) Que l'Amérique est incontestablement la plus grande puissance militaire du monde

2) Que la dissuasion nucléaire continue de fonctionner au moins avec la Russie, qui a la capacité, en nombre d'ogives opérationnelles, de saturer le système de défense antimissiles américain

 

Mais il y a tout de même une grosse zone d'ombre quant à la puissance militaire américaine, qui n'est jamais abordée dans les analyses géopolitiques que l'on trouve dans la grande presse : sait-on tout de cette puissance militaire ?

La question mérite d'être posée au sujet d'un pays dont le budget militaire est demeuré stable, n'a pas connu de diminution drastique, après la disparition de l'URSS. Même en éliminant les coûts dûs à des interventions étrangères ruineuses en Afghanistan et en Irak, qui gonflent les frais d'entretien et de développement de l'appareil militaire de coûts importants ne signifiant pas un surcroît de puissance, les courbes budgétaires de l'appareil militaire américain ne montrent pas d'inflexion caractéristique suite à la fin de la course aux armements. Presqu'un quart de siècle après la fin de la Guerre froide, on peut donc s'interroger : que signifie cette quasi-constance dans la dépense ? Je vois pour ma part deux hypothèses, pas forcément exclusives l'une de l'autre :

- soit le complexe militaro-industriel américain jouit de la belle inertie produite par cinquante ans de course aux armements et se goberge aux frais du contribuable américain sans donner les mêmes résultats qu'à l'époque de bijoux technologiques comme le SR-71

- soit le complexe militaro-industriel américain se montre aussi efficace que quand il s'agissait de surclasser continuellement les Soviétiques et ces résultats sont soigneusement dissimulés

 

Par sensibilité libertarienne, j'ai tendance à poser en axiome qu'un Etat est incapable d'agir efficacement autrement que de manière exceptionnelle, et le plus souvent gaspille l'argent obtenu par l'impôt dans des projets sélectionnés par le clientélisme et la collusion entre grands groupes industriels et politiciens. Ce qui m'incline à penser que depuis la fin de la Guerre froide les groupes du genre Lockheed Martin et autres Northrop Grumman proposent aux gouvernements américains successifs des projets d'intérêt militaire très limité pour l'Etat américain mais d'un intérêt financier certains pour lesdits grands groupes. Ainsi d'un bombardier furtif B 2 qui, n'ayant été produit qu'à une vingtaine d'exemplaires, aura coûté la coquette somme de 2 milliards de dollars à l'unité au contribuable américain, dont il ne faudra pas s'étonner qu'il s'agace un peu. Ainsi du F 35 qui n'en finit plus d'être développé et explose chaque jour un peu plus son budget sans tenir les promesses du projet.

Certes, l'essentiel d'un budget militaire n'est pas dédié à la R&D : il est consacré au paiement des personnels, à l'entretien et au renouvellement du matériel. D'autre part, la R&D américaine a aussi produit pas mal de choses : les désormais très présents au cinéma V-22 Osprey, résultat d'un développement long et coûteux, des drones espions furtifs et des drones de combat Predator très employés dans la guerre contre le terrorisme, notamment. Il y a le développement des armes elles-mêmes : bombes anti-bunker, etc. Il y a aussi des choses plus exotiques. Il y a les projets en cours connus de la DARPA, dont "l'amusant" XOS.

Mais quand on sait ce que le privé produit pour des usages non militaires comme drones et exosquelettes, et quand on se souvient de projet authentiquement révolutionnaires comme Manhattan, ou simplement les exploits technologiques dans la production (secrète) d'appareils très novateurs comme le SR-71 ou le F 117  furtif, on reste perplexe à l'idée qu'après avoir été au coude à coude dans la course aux armements avec les Russes durant un demi-siècle, les Américains n'aient pas pris quelque chose comme vingt ans d'avance depuis la chute de l'URSS et la ruine de l'économie russe, incapable de poursuivre de son côté des projets très ambitieux.

Il n'est peut être donc pas absurde de penser que les Américains possèdent cette avance technologique, mais l'aient gardé secrète pour la simple raison que ses guerres récentes ne touchaient nullement des grandes puissances, et ne méritaient ni ne nécessitaient de dévoiler un avantage qui pourrait se révéler crucial dans le cas d'une nouvelle conflagration mondiale. Quelle forme pourrait revêtir cette avance ? Peut-être, par exemple, la défense antimissile américaine est-elle plus efficace qu'ils ne le disent. Il est difficile de croire que l'Initiative de Défense Stratégique n'ait véritablement accouché après dix ans, auxquels se sont ajoutées les recherches des années 2000,  que de quelques batteries de défense antimissiles destinées à contrer des attaques venant "d'Etats voyous". Entre 1985 et 2010, les recherches et investissements dans la défense antimissile américaine auraient coûté 132, 6 milliards de dollars. Quand on sait que le projet Manhattan coûta l'équivalent de 26 milliards de dollars de 2013 et le projet Apollo 135 milliards de dollars de 2005, l'on se dit soit que désormais le complexe militaro-industriel américain est une montagne qui ne sait accoucher que de souris, soit que les vrais résultats sont un peu différents de ce qui est annoncé.

Quel est le facteur explicatif dominant ? Le secret et la désinformation, ou l'incompétence et la gabégie ? Probablement les deux. Mais dans quelle exacte proportion ?